L'excellent article du professeur Chitour mérite d'être lu
attentivement. Il a le mérite d'engager une discussion sur un sujet qui peut
réveiller des passions. J'aurai plusieurs remarques à faire .
1/ Les Français d'Algérie de 1880 à 1962 n'étaient pas une entité. D'ailleurs,
ils s'appelaient et étaient appelés Européens. Ils étaient originaires de
France pour une part mais aussi d'Espagne, d'Italie, de Malte, de Suisse, de
Corse et dans une moindre mesure d'Allemagne, de Grèce et d'ailleurs. C'étaient
des Européens. C'est à dire un peuple nouveau, annonciateur de l'Europe future
? C'étaient essentiellement des Latins : Espagnols, Italiens et Français
représentaient plus de 80 % de cette population.
2/ La ségrégation en Algérie a été surtout géographique : le peuple des villes
(80% des Européens vivaient dans les 12 principales villes d'Algérie) face au
peuple du bled (80% des algériens -ils
étaient appelés indigènes- y vivaient). Mohammed Harbi a bien décrit ce
phénomène. Et cette séparation des populations a eu des conséquences
économiques, sociales, scolaires, linguistiques…
3/ Les oppositions religieuses ont été le fait des différents groupes chrétiens
et musulmans. Les chrétiens ayant une tradition d'évangélisation et
revendiquant des antécédents régionaux anciens (les rues Saint-Augustin et
Sainte Monique, les églises dédiées à ces 2 saints ne furent pas
exceptionnelles, surtout dans l'Est). Et les musulmans refusaient toute
assimilation aux infidèles, tout prosélytisme chrétien. Faut-il rappeler qu'il
était interdit sous peine d'être frappée d'apostasie à une musulmane d'épouser
un non-musulman etc.
4/ Effectivement, l'erreur bilatérale (gouvernement français et FLN) en
1961/1962 a été de refuser d'associer des émissaires des populations qui
refusaient d'être représentées par le FLN aux négociations et aux accords dits
d'Evian. Ces populations représentaient avec leurs familles au moins 15 à 20%
de ceux qui habitaient en Algérie (Européens, harkis, algériens francophiles,
MNA).
5/ Ce que ne dit pas le professeur Chems Eddine Chitour, c'est que l'Algérie
n'a pas eu de gouvernement, jusqu'en fin septembre 1962. L'indépendance du 3
juillet 1962 n'a donc été réelle que 3 mois plus tard, quand Ahmed Ben Bella a
été nommé chef du premier gouvernement algérien par l'Assemblée Constituante.
C'est dire que, du 19 mars 1962 au 28 septembre 1962, pendant 6 mois, aucune
autorité n'a pu rétablir l'ordre et empêcher tous les excès, certes de l'OAS,
mais aussi ceux des roitelets autoproclamés dans chaque localité et région,
toutes les vengeances, les occupations de locaux, les appropriations illégale.
Des milliers de plaintes pour vols, occupations illégales d'appartements, de
locaux commerciaux, d'agressions physiques ont été classées sans suite…
L'Exécutif provisoire, comme l'a écrit Abderrahmane Farès, n'avait, en fait,
aucun pouvoir réel; il était assis entre 2 chaises : celle du gouvernement
français, représenté par Christian Fouchet, et celle du FLN, rapidement divisé
dès le 6 juin 1962, lors de la réunion du CNRA à Tripoli, entre les partisans
de l'ex GPRA avec Ben Khedda et ceux de l'Armée des frontières avec Ben Bella
et Boumediene. Ces derniers s'engageant dans une lutte meurtrière pour le
pouvoir, avec les conséquences que l'on connaît, à Oran le 5 juillet 1962, et
l'absence d'autorité politique pendant 6 mois. Ce qui a permis, les documents
sont là pour en attester, à certains responsables de willaya de demander "qu'on
s'occupe spécialement des Européens".
6/ Et comme l'ont dit Fehrat Abbas, Hocine Ait Ahmed et Mohamed Kessous
notamment, c'est finalement la fraction qui voulait fonder la nationalité
algérienne sur l'ethnie arabe et la foi musulmane qui a fini par triompher. La
République Algérienne est un Etat qui se définit par référence à la religion
musulmane et qui n'a intégré la composante amazigh que très récemment. Nombre
d'Européens, parmi lesquels même nombre de ceux qui ont participé à la guerre
d'Algérie aux côtés de l'ALN et du FLN, ont eu des difficultés à acquérir cette
nationalité et parfois même ne l'ont pas obtenue, parce qu'ils n'étaient pas
musulmans, comme le raconte Jean-Pierre Lledo.
7/ Question naïve : pouvait-on continuer à appeler allogène une population
installée dans ce pays depuis 4 ou 5 générations ?
8/ Le chiffre d'un million de morts algériens pendant la guerre d'indépendance
n'est pas exact : Djamila Amrane (Danièle Minne) recense, après avoir consulté
les archives algériennes, 152 863 moudjahidins tués, le 2ème Bureau français en
dénombre 148 500. Concernant les pertes civiles quand le journal El Moudjahid
(organe officiel du FLN) parle de 1 million de morts (et même parfois de 1 500
000), il ne se réfère à aucune base historique précise et incontestable. Des
historiens (Pervillé, Meynier, Stora, Yacono), des hommes politiques français
et algériens (Krim Belkacem, Alain Peyrefitte), des démographes (Yves Lacoste –
André Prenant ) se sont penchés sur cette évaluation : le consensus s'établit
entre 350 000 et 400 000 morts en comptants les combattants musulmans morts
dans les rangs de l'armée