Monsieur Peillon, la jeunesse ne bouge pas partout et pas encore
Posté par: Michel Lhomme le: 17/05/2012
DÉRAPAGES
La Ministre de l’Education québécoise rencontre, depuis un mois, les étudiants qui protestent contre une hausse, étalée sur 5 ans, de 75% des droits de scolarité dans les universités. En effet, après 12 semaines, le conflit, le plus long de l’histoire du Canada, ne s’essouffle pas, malgré les tentatives diverses des syndicats étudiants de faire rentrer dans le rang les jeunes protestataires. A Montréal, le dimanche 22 avril, une manifestation avait mobilisé 250 000 personnes. Le jeudi précédent, c’était une marée humaine de 200 000 étudiants et sympathisants qui avait pris d’assaut les rues de la capitale. Le Ministre de l’Education québécois a indiqué que les pourparlers se déroulaient « sur un ton respectueux » et qu’en raison de ce climat positif, elle entendait « laisser les discussions se faire ».
Avec la reprise du mouvement des Indignés en Espagne -qui en réalité n’avait jamais cessé- avec les manifestations des jeunes étudiants canadiens qui ont succédé aux jeunes britanniques, on sait en tout cas maintenant, en France, qu’il sera difficile de toucher aux Universités. Mais alors comment opérer demain, dans ce secteur, les coupes budgétaires nécessaires ? Vincent Peillon a trouvé la recette miracle : supprimer les classes préparatoires où chaque élève coûte à l’Etat la coquette somme de 13 880€.
Déjà, certaines universités maintenant autonomes ont été placées sous tutelle et franchement, on ne voit pas comment sans augmenter les droits d’entrée (réformes québécoises et britanniques), l’Université française pourrait faire face à des dépenses grandissantes à l’heure du tout numérique, de la baisse des investissements privés, de la concurrence et de la compétition internationale des facultés. Il est vrai que les lycées français ont sont encore à la craie et au tableau noir !
Supprimer les classes préparatoires, c’est, en fait, passer discrètement le relais à des instituts privés qui auront, demain, la charge, la nature ayant horreur du vide, de préparer les futures élites mondialistes de la nation. Bref, c’est continuer de privatiser l’éducation dans la continuité des politiques précédentes. Personne ne le remarque puisque, pour les pédagos, on travaille pour l’égalité républicaine et que "le changement c’est maintenant", alors qu’une telle suppression reste avant tout comptable. En tout cas, pour plus de détails sur les manifestations étudiantes très emblématiques du Québec, on consultera, avec attention, le dossier «Conflit étudiant au Québec».
Méfions-nous de l'eau qui dort
Ceci étant dit, manifestation des jeunes étudiants québécois, reprise du mouvement des "indignés" en Espagne, développement de groupuscules anarchistes en Italie et milices de l’Aube Dorée pour faire la police en Grèce, on peut s’interroger sur la façon dont les représentants de ce que l'on appelle « la jeunesse » font entendre ou imposent leurs voix citoyennes au centre du débat politique. On peut aussi s’interroger sur l’apathie de la jeunesse française. Or, ne devons-nous pas nous méfier de l’eau qui dort ?
Les groupes raps, aux paroles de plus en plus violentes contre l’autorité, semblent présager bien plus qu’une crise de colère sporadique, qu’une prise de parole contestataire. Cela fait des mois que nous relevons, dans les banlieues, la montée d’un discours critique plus construit, porteur d’une vision du monde et ébauchant une position politique à dimension critique. Ce ne sont pas, bien sûr, de grands discours intellectuels –le naufrage de l’Education nationale les en a empêchés !- mais c’est déjà tout un univers idéologique qui définit sans équivoque un rapport contestataire à la société et au pouvoir, qui, par exemple, dénonce les intérêts financiers des dirigeants, remettent en question directement les instances de décision des sociétés dites «démocratiques », (municipalités ou Conseils Régionaux) et accusent de manière générale, les politiques ou les flics.
On regardera, par exemple, avec attention la "Lettre à la République", de Kerry James, d’ailleurs sur une belle esthétique à la "Métropolis" comme on relèvera la pauvreté de vocabulaire de Assassin de la police Mais le message, aussi ténu soit-il, sera sans doute passé sur des cerveaux décérébrés !
Dans cette perspective banlieusarde, et loin de tout gramscisme ou trotskisme de base, ne faudrait-il pas repenser le sens même du mot « révolutionnaire » ou militant lorsqu’il est, par exemple, accolé au break dance et au rap moderne ? Herbert Marcuse soulignait déjà, en son temps, que l’art ne pouvait être qualifié comme tel simplement parce qu’il exprimait la lutte du prolétariat. Pour Marcuse, il fallait réhabiliter les formes esthétiques contre la seule analyse idéologique en ne dévalorisant pas la subjectivité de colère, qui se constitue, là, dans l’histoire des individus, en particulier dans cette histoire particulière de la délinquance, bien distincte effectivement de l’histoire « socialiste », et que finalement tout banlieusard porte avec ses jours de prison comme un trophée.
Les nouvelles formes de la contestation sont en train de naître en banlieue, là, à deux pas de chez nous. Elles commencent tout juste de s’approprier, dans les actions collectives militantes et les mobilisations citoyennes, l’usage des outils électroniques. Les mouvements sociaux, tant en Amérique qu’en Europe ou encore dans ce que la presse a qualifié de « printemps arabe », amènent de nouveaux modèles, de nouvelles façons d'intervenir dans le domaine du politique par des actions originales sur le terrain comme celles d’Occupy Wall Street, aux États-Unis. Malgré la désinformation générale et la manipulation médiatique, les informations circulent (la révolution islandaise) et on note une internationalisation de la protestation (liens entre printemps arabe et rue Américaine, entre étudiants britanniques et étudiants québécois, ou entre indignés espagnols ou grecs).
Jules Ferry n'était pas transcendant
A l’inverse, dans ce contexte de crises économique, sociale et écologique qui fragilisent les sociétés et favorisent ces nouvelles formes de lutte, la domination politique et idéologique s’appuie sur l'utilisation de la rigueur, de l'austérité et de la discipline budgétaire, pour tenter de se maintenir au pouvoir. Ces thèmes, qui visent surtout à discipliner le corps social (biopolitique), constituent, aujourd’hui, le renouveau de la démagogie réactionnaire. Cette démagogie réactionnaire est particulièrement vigoureuse en France et nous pouvons la mettre, en parallèle, avec la perte de voix de la jeunesse française, cette absence d’un mouvement propre des indignés gaulois.
Or, c’est le moment qu’a choisi François Hollande pour ériger en symbole de son ouverture de quinquennat, le père de la « fabrique des crétins », Jules Ferry, colonialiste et ardent défenseur –on se garde bien de le dire !- de la supériorité de la civilisation française sur les autres ! Sans doute sincèrement, Jules Ferry est brandi comme une référence à la résistance contre le délabrement du système éducatif français, ce processus fatal enclenché par les pédagomaniaques (Meirieu et compagnie) qui pourtant entoureront, demain comme hier, les Ministres de l’Education et les syndicats d’enseignants.
En fait, la référence à Jules Ferry est bien choisie. Avec Guizot, Jules Ferry incarne le républicanisme éducatif qui, en donnant à l’Etat seul, le rôle exclusif d’éduquer, finit par produire, comme à Nantes, des monstres de treize ans ! Guizot, Jules Ferry, le plan Langevin-Wallon, Philippe Meirieu, c’est tout un programme d’égalitarisme éducatif et de nivellement par le bas, loin de tout enseignement de la transcendance. Ce sont les effets pervers de la politique égalitaire, mise en œuvre dans l’Education depuis plus de deux siècles et qui est parvenue, aujourd’hui, au résultat exactement inverse de l’objectif visé : absentéisme des plus défavorisés, élitisme du fric, privatisation de l’excellence.
Bref, Jules Ferry, c’est effectivement, du point de vue éducatif, la fuite en avant pédagogique, idéologique et politique. Cette fuite en avant qui conduit au désastre présent de l’éducation ou à ces produits de banlieue encapuchonnés. Produits de banlieue ?... « Produit de banlieue : matière extrêmement dangereuse ». C’est justement le logo d’un tee-shirt très couru actuellement dans le 9-3.