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Dimanche 20 avril 2014
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Kadhafi mort, il laisse une bombe à l’Occident  - La Libye vue par Gérard de Villiers qui s’y connaît en coups tordus

Kadhafi mort, il laisse une bombe à l’Occident


La Libye vue par Gérard de Villiers qui s’y connaît en coups tordus




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Alors que la mort de Mouamar Kadhafi est annoncée, mais non confirmée dans une guerre alimentée à l’intox depuis le début, nous publions un témoignage sur la situation dans le pays recueilli, juste avant la disparition du « guide de la révolution », par notre confrère Atlantico. Il émane d’un romancier qui ayant bâti son œuvre sur l’observation des manœuvres politiques et géopolitiques, mérite un certain crédit à commenter la réalité du terrain.

Or dans le cas qui nous intéresse, il apporte un élément nouveau : le rôle joué, en coulisses, par le Quatar dont nous avons déjà dit, ici, qu’il avait des ambitions étranges et des intérêts qui ne le sont pas moins avec la France. Sans oublier pour autant qu’il est dans la main des Américains. METAMAG

Atlantico : Vous revenez d'un voyage en Libye. Où en est-la situation ?

Gérard de Villiers: La situation en Libye est au point mort, parce que l'éviction de Kadhafi ne s'est pas passée aussi bien qu'elle aurait dû, dans le sens où des villes tiennent encore tête. On ne sait combien de temps cela va durer. Le problème est surtout qu’il est dans la nature, et vraisemblablement dans la région des trois frontières – c'est-à-dire Algérie, Niger et Libye – avec la possibilité de passer très rapidement dans ces deux autres pays, protégé par les Touaregs qui sont ses alliés depuis toujours, et donc en embuscade.

Le processus a été que la France, comme l'Angleterre, ont rallié une partie du monde occidental autour du CNT (Conseil national de transition), dirigé par Abdel Jalil, un homme de Cyrénaïque, ancien ministre de la justice de Kadhafi, mais qui ne dispose pas de troupes à l'ouest. Les gens se sont battus à Benghazi, à Brega, à Ras Lanouf, tout cela c'est l'Est. Mais le gros des combats a été gagné par des troupes qui, du moins à Tripoli, sont dirigées par Belhadj et son groupe d'islamistes libyens anti-Kadhafi, qui contrôlent en grande partie Tripoli. C'est un grand groupe, une grande Katiba (unité pouvant varier entre 50 et 5000 personnes!).

Ensuite il y a tous les berbères de Djebel Nefoussa (au sud de Tripoli), armés auparavant par les Français, qui sont hostiles aux hommes de Cyrénaïque, et suivent ainsi leur propre combat. Les habitants de Misrâtah sont ceux qui ont le plus combattu : eux ils sont un peu particuliers, parce que ce sont des descendants de colons turcs de l'époque de l'empire ottoman. Ces gens-là sont très bien organisés, continuent les combats autour de Syrte. Enfin, il y a les groupes de Zintan. En réalité il n'y a que peu de Katibas reliées à la Cyrénaïque.

Atlantico : Est-il totalement utopique d'espérer parvenir un jour à une union?

Gérard de Villiers :  Le CNT, qui a eu l'adoubement des occidentaux, a deux inconvénients : ses membres viennent de Cyrénaïque, et en outre il n'a pas de troupes, il ne contrôle pas les Katibas les plus importantes. Or les occidentaux, je m'en suis aperçu en discutant avec les Américains là-bas, n'ont pas vu le rôle du Qatar. Le Qatar et son émir ont donné énormément d'armes, d'argent et apporté leur soutien, à des groupes tels le groupe Salabi, dont le frère Ali Salabi est un conseiller de l'émir du Qatar. Aujourd'hui le Qatar a des instructeurs auprès de ces Katibas, auprès de ce qu'on appelle l'armée de libération nationale, qui n'est pas vraiment une armée mais plus une milice avec des camionnettes, des armes antiaériennes, des lance-roquettes... Au sein du CNT, ils se sont rendus compte que s'ils ne fédéraient pas une armée qui tienne la route, ils avaient perdu d'avance. Alors le président du CNT a recruté l'ancien ministre de l'intérieur de Kadhafi, le général Younès. Celui-ci a été chargé d'unifier tous ces groupes disparates (à peu près une quarantaine de Katibas), pour en faire un semblant d'armée. Or le général Younès a été assassiné le 27 juillet dans des circonstances extrêmement troubles, et tout semble indiquer que ses assassins sont des islamistes, d'une part parce qu'il était mêlé à la répression contre les islamistes du temps de Kadhafi, et d'autre part parce qu'il voulait essayer de mettre sous sa coupe les grandes Katibas islamistes.

Tous les ministres ont démissionné du CNT. Le CNT n'est plus tenu que par son président, puisque le numéro 2 aussi est parti. Le CNT, aujourd'hui, est une organisation fantôme, qui a la reconnaissance de l'occident, mais c'est tout. Alors vous avez entendu parler de la déclaration de l'islamiste Belhadj, qui s'est auto-proclamé commandant militaire de Tripoli. Belhadj, vieil islamiste combattant, qui a été en Afghanistan, est très proche d'Al-Qaida. C'est un vrai radical. Il a convoqué la chaîne de télévision Al-Jazeera et a déclaré "Je suis le commandant militaire de Tripoli". Seul problème, le CNT n'était pas au courant, et quand le CNT a voulu le faire rentrer dans le rang, il a refusé. Par conséquent, vous avez à Tripoli Belhadj, le plus puissant, mais aussi une douzaine de Katibas, chacune contrôlant un quartier.

Atlantico : Le problème réside donc dans l’impossibilité d'unir les Katibas. Est-il plausible de voir émerger plusieurs petits chefs, comme Belhadj à Tripoli ?

Gérard de Villiers : C'est surtout un risque de voir émerger les islamistes, soutenus par le Qatar, et qui se soutiennent entre eux. Pour endiguer ce phénomène, le but du CNT, poussé par les occidentaux, était de créer des ministres, un gouvernement. Et depuis Août, toutes les semaines le CNT annonce qu'il va créer un gouvernement... Pourquoi n'y en a-t-il pas ? Parce que c'est une telle anarchie... Chaque tribu, et les tribus ont une réelle importance comme par exemple la tribu Al-Obeïdi à laquelle appartenait le général Younès, veut sa part du gâteau. Elles veulent toutes avoir un membre dans le gouvernement, un représentant. Chaque ville aussi : les gens de Misrâtah, de Tripoli veulent aussi des représentants... Pour satisfaire tout le monde, il faudrait un gouvernement de 80 ministres !

Atlantico : Et que s'est-il passé ? La semaine dernière Abdel Jalil a déclaré qu'on ne ferait un gouvernement que le territoire entièrement libéré. C'est-à-dire aux calendes grecques !

Gérard de Villiers : Il faut tout de même être conscients d'une chose : aujourd'hui tout vient du Qatar (le pétrole par exemple...).

Atlantico :Peut-on affirmer que le Qatar tient l'avenir de la Libye?

Gérard de Villiers : C'est effectivement le Qatar qui, pour le moment, tient tout le futur de la Libye. Ce ne sont pas les Européens. A la base la Libye est un pays extrêmement islamiste, qui pratique la charia. Pas vraiment fondamentalistes, mais très religieux et traditionalistes. Ils ne pratiquent pas la charia féroce qui coupe la main des voleurs, mais la charia dans toute la vie sociale, politique, le droit des femmes, le mariage... Donc finalement, les islamistes purs et durs comme Belhadj ou Ismaïl Salabi, qui sont très extrémistes, auront peu de mal à convaincre les Libyens moyens. Pour ceux-ci, cela ne change presque rien : la démocratie n'a jamais existé, c'est un pays profondément islamiste, et qui va le rester. Mais je pense que ce à quoi on va assister, et on y assiste déjà, c'est un effacement progressif du CNT, qui n'a ni pouvoir militaire ni pouvoir politique, mais qui a été reconnu avec une certaine imprudence par le monde occidental, les États-Unis et le Royaume-Uni sous l'influence de la France, principalement. On est, en ce moment, dans une impasse totale.

Atlantico : La mission poursuivie par le CNT est-elle vouée à l'échec?

Gérard de Villiers :Oui. Ils n'ont pas de forces, ils n'ont pas de pouvoir. Il ne faut pas oublier que la Libye est un pays tribal.

Atlantico : D'après votre description de la situation actuelle, le futur de la Lybie ne résume-t-il pas à échanger un tyran qui régnait depuis 50 ans contre mille tyrans qui déchireront le pays ?

Gérard de Villiers : Ce ne sont pas des tyrans, mais des gens qui gouvernent chacun une tribu, une ville, qui ne se font pas forcément la guerre entre eux. On assiste "juste" à un morcellement du pays, une désunité extrême.

On sait déjà ce qui va se passer d'ici la fin de l'année. Concrètement : vont-ils réussir à conquérir totalement Syrte, Bani Oulid, et les quelques points d'ancrage de Kadhafi ? C'est le premier point important, parce que ça bloque tout. N'oublions pas qu'aujourd'hui, on ne peut pas aller de Benghazi à Tripoli par la route, parce que c'est bloqué à la hauteur de Syrte.

Deuxième point, va-t-on attraper Kadhafi ? Je crois que personne n'a vraiment envie de l'attraper, ou du moins pas vivant, parce qu'il pourrait parler. Il pourrait dire beaucoup de choses. Par exemple, j'ai été à Benghazi chez des gens extrêmement riches, qui n'ont pas fait leur fortune depuis février et la révolution !

Or Kadhafi se trouve dans une zone très difficile d'accès, du côté de Gadamès, et il est à 1 heure de chameau du Niger. Et là, il garde une capacité de nuisance grâce à ses relais en Syrie, où il fait un peu ce que faisait Ben Laden, il enregistre des messages... ce qui fait peur à tout le monde !

Et puis la Libye ne peut continuer à être sans gouvernement ! Le CNT était un conseil transitoire. Toutefois on ne voit pas la fin du transitoire, puisque le CNT lui-même est en train de se déliter. Les Américains sont très ennuyés, ils se sentent trahis par le Qatar, qui n'a pas du tout cherché à protéger leurs intérêts, mais plutôt à établir en Libye un pays extrêmement islamiste, pas du tout pro-occidental.

C'est le chaos absolu. N'oubliez pas que la Libye, était composée, au départ, de trois régions différentes : la Cyrénaïque, la Tripolitaine, et le Fezzan.  De la même manière, Saddam Hussein tenait d'une main de fer les Chiites, les Sunnites et les Kurdes. Kadhafi agrégeait des groupes qui ne se sont jamais supportés.

Atlantico : Ce qui signifie que ce type de pays, fondé sur un amas de peuplades ou tribus hostiles les unes aux autres, doit être dirigé d'une main de fer ?

Gérard de Villiers : Mais bien sûr, il n'y a pas d'autre moyen. Sinon, regardez l'exemple de la Yougoslavie, en Europe. Son unité ne tenait qu'à la force et la personnalité de Tito. En Libye, ils n'ont personne actuellement pour fédérer et contrôler les groupes. Ils n'ont pas un De Gaulle, tel que la France l'a eu en 1945...

 

http://www.atlantico.fr/

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