
Jubilé d'Elisabeth II escamoté en Jamaïque
Sortir du Commonwealth mais pas de la misère
Michel Lhomme
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Finalement, l’opposition, dirigée par Portia Simpson Miller, est revenue au pouvoir en Jamaïque. Elle a largement remporté les élections législatives, quatre ans après sa défaite, donnant un camouflet au parti sortant; celui-ci avait, pourtant, anticipé les élections afin, du moins le croyait-il, de s’assurer une victoire facile. Avec 41 sièges au Parlement, soit les deux tiers au total, le Parti National Populaire a, contre toute attente, largement défait les travaillistes sortants du JLP, le Parti travailliste jamaïcain.

Elizabeth II : un jubilé de diamant
Mais, la première femme élue à la tête de la Jamaïque hérite d’un pays dans une situation économique alarmante, avec un endettement à hauteur de 18,6 milliards de dollars, soit un tiers de son PIB. Les deux principaux maux du pays, l’économie en berne et la corruption, avaient, d’ailleurs, été placés au cœur du programme du parti vainqueur. Le PNP espère combattre le chômage, qui a frôlé les 13% en 2010, et touche 60 % des jeunes dans certains quartiers populaires de la capitale, comme Trench Town. Selon un rapport du FMI, près d’un jamaïcain sur 2 (43%) vit sous le seuil de pauvreté, avec moins de 2,50$ par jour.


Portia Simpson Miller : une femme habile
Courtois et fair play, Andrew Holness, candidat travailliste et Premier Ministre sortant, a salué la victoire du Parti Populaire, espérant que le PNP fasse « un bon travail pour le pays ». La défaite est sévère pour lui : il paie, en particulier, sa gestion désastreuse de l’extradition du baron présumé de la drogue, Christopher « Dudus » Coke, vers les USA, en mai 2010, par l’ancien Premier Ministre Bruce Golding.
La démission de ce dernier, en septembre, avait provoqué ces élections anticipées, prévues théoriquement en septembre 2012. La traque de « Dudus », par les autorités jamaïcaines, avait provoqué de violents affrontements à Kingston, entre forces de l’ordre et partisans du narcotrafiquant, qui avaient fait au moins 76 morts, obligeant le gouvernement à proclamer l’état d’urgence. Sortir du Commonwealth mais pas de la misère
Bientôt la République avec toujours de gros problèmes
Notons que les 28 observateurs, venus de 16 pays de l’OEA (Organisation des Etats Américains) ont salué une élection « sans violences ». L’opposition a, semble-t-il, réussi à fédérer les personnes mécontentes de la situation économique de l’île et le parti en place, dirigé par Andrew Holness, n’a finalement obtenu que 21 des 63 sièges au Parlement. En fait, les deux principaux partis sont assez proches idéologiquement; le JLP est simplement considéré légèrement plus conservateur que le PNP.
« Bienvenue dans une nouvelle Jamaïque, une Jamaïque unie et qui va de l’avant », a déclaré Portia Simpson Miller, 66 ans, émue aux larmes, le soir de sa victoire, devant la foule venue scander son prénom. « Nous travaillerons afin de faire progresser le pays, en termes de croissance, de développement et de création d’emploi » a-t-elle déclaré. Rhétorique et symbolique idéologique, plus facile à avancer que de réelles réformes économiques et administratives.

Mais Portia Simpson est une femme habile. La Jamaïque va abandonner la couronne britannique ! Et se transformer en République à une date qui n’a pas été choisie au hasard, celle de l’année même du jubilé de la reine d’Angleterre, Elisabeth II. Cinquante ans après son indépendance et 357 ans après sa conquête violente, par le Royaume Uni, la Jamaïque va s’affranchir de la couronne britannique. La nouvelle Premier ministre a solennellement lancé ce défi dans son discours d’investiture.
Depuis son indépendance, en 1962, la Jamaïque est une monarchie constitutionnelle, membre du Commonwealth, qui reconnaît officiellement, comme chef de l’Etat, la reine d’Angleterre, représentée sur place par un gouverneur général. Cette volonté de rompre les liens avec l’ex-empire apparaît comme un camouflet pour les Britanniques, aux premiers jours de l’année du jubilé de diamant d’Elisabeth II.
D’ailleurs, dans le cadre des nombreuses célébrations de ses soixante ans de règne, son petit-fils, le prince Harry, doit se rendre en Jamaïque. Par ailleurs, les 16 Etats du Commonwealth qui reconnaissent la monarchie sont engagés dans un complexe processus de modification des lois de succession pour la couronne visant à établir l’égalité entre les sexes des héritiers.
La Jamaïque veut décoloniser la peine de mort
Nonobstant, le sentiment républicain progressait en Jamaïque depuis plusieurs décennies. Le contentieux politique avec Londres porte, en particulier, sur la justice. En proie à une criminalité endémique, le pays souhaiterait pouvoir appliquer la peine de mort en vigueur sur l’île, mais il est contrarié par la possibilité de faire appel auprès des plus hautes institutions judiciaires britanniques, qui bannissent ces sentences. Une habitude perçue comme une ingérence, de type colonial, par les politiciens de Kingston. D’autres Etats des Caraïbes ont déjà coupé les ponts avec Buckingham, comme le Guyana ou Trinité-et-Tobago.

Jamaïque : des ressources limitées
Depuis le 26 février 2009, l'actuel gouverneur général est Patrick Linton Allen, 58 ans, un pasteur de l'Eglise adventiste du septième jour, communauté religieuse très présente dans toutes les Caraïbes comme, par exemple, sur l’île française de St-Martin. Cet ancien président de l'Union des Indes de l'Ouest exerce les pouvoirs et les attributions du souverain Elisabeth II.. « Nous devons couper le cordon avec la couronne britannique » a lancé le Premier ministre. Et a ajouté : « Nous initialiserons le processus de détachement de la monarchie pour devenir une république, avec notre propre président autochtone pour chef d’Etat ».
Il n’est pas sûr que cette évolution constitutionnelle soit la priorité des électeurs. De retour au pouvoir, le People’s National Party fait face à une dette de 130 % du PIB et à une pauvreté grandissante, dans une population de 2,8 millions d’habitants, issus de l’esclavage. Il ne faut pas oublier que, pendant deux cents ans de règne britannique, la Jamaïque a été le plus grand exportateur de sucre au monde, après l'île de Saint-Domingue, et que l'emploi zélé d'esclaves par la Grande-Bretagne, à partir de 1672, eut, comme conséquence, de faire de la Jamaïque l'une des principales plaques tournantes de la traite des Noirs.
La Jamaïque a un très faible espoir de recevoir un nouveau versement du FMI. Celui-ci a indiqué qu’il n’était tombé d’accord, avec la Jamaïque, que sur la nature des problèmes économiques du pays, alors que le prêt de l’institution touche à sa fin. « L’équipe du Fonds et les autorités ont des points de vue convergents sur les principaux défis auxquels est confrontée la Jamaïque, qui proviennent de la dette publique élevée et de la croissance économique faible, et ils sont d’accord sur la nécessité d’une réponse politique forte », a indiqué le FMI dans un communiqué.
Mais l’institution n’a pas mentionné la possibilité que celle-ci débouche sur une reprise du programme du FMI, ce qu’elle fait habituellement quand les négociations avancent. Aucune piste de réforme à mettre en œuvre d’ici à la fin du prêt, en mai, n’est évoquée non plus. Le Fonds a accordé, en février 2010, un prêt de 1,27 milliard de dollars dont 838 millions ont été versés à ce jour, la dernière tranche en date remontant à janvier 2011.
S’il a aidé la Jamaïque à mettre fin, en 2011, à trois années consécutives de recul du produit intérieur brut, la croissance l’an dernier a été faible (1,5%) et ne devrait pas beaucoup s’accélérer en 2012, selon les dernières prévisions du FMI. Et le Fonds, toujours donneur de leçons, s’est montré insatisfait de l’avancée des réformes qu’il recommandait au pays pour améliorer sa compétitivité. La Jamaïque se débat avec des problèmes de dette publique sans arrêt depuis les années 70. Jubilé de la reine ou pas, sans prêt du FMI, les chances de rétablir l’équilibre s’amenuisent de jour en jour.










