
Breivik : les médias complices d'un futur tragique
Qui les obligeait à offrir une telle tribune au terroriste antimusulman
Jean Ansar
le
modifié le 20/04/2012 à 09:37h
Anders Behring Breivik était enragé en prison à l’idée d’être privé de procès, d'être considéré comme fou par une première expertise. Ce qu’il voulait, c’est un procès pour pouvoir s’exprimer devant le plus large des publics, "réveiller" les jeunes Norvégiens et faire des émules. C’était presque l’objectif politique de ses tueries. Une deuxième expertise a rendu le procès possible. Il a ce qu'il voulait et bien au-delà de ce qu’il espérait, par l’attitude, plus qu'équivoque, des médias.
Jamais, un crypto nazi, ou présenté comme tel par les médias à l’opinion publique, n’avait bénéficié d’une telle tribune. On le laisse développer sur les télévisions un discours d’appel à la lutte armée ou au terrorisme contre "l’islamisation de l’Europe" et ses complices au pouvoir dans les pays concernés. On le laisse exalter l’identité blanche, européenne et chrétienne, dans un occidentalisme de combat. Il tient des propos qui, en France, sont désormais interdits par la loi. A tel point que des avocats proches d’associations anti-racistes envisagent des poursuites contre les médias ayant relayé les propos du jeune norvégien.

Il est assez paradoxal de voir des médias pourfendeurs du racisme promouvoir ce type de discours. Ils le font pour diaboliser encore plus Breivik, démontrer l’horreur de son fanatisme. Mais également, ne soyons pas naïfs, pour porter tort en cette période électorale, par Breivik interposé, par amalgame ou association d’idées, à Marine Le Pen et à tous ceux qui dénoncent les dangers de l'islamisation, fille de l’immigration supra et sub-saharienne. Ce qui est, objectivement, pitoyable et, intellectuellement, peu reluisant.
Certains toutefois, parmi les plus lucides, estiment que ce procès est une erreur. Qu’il fallait se contenter de la première expertise déclarant le criminel fou et l’interner à jamais . Ceux qui tiennent ce discours savent de quoi ils parlent, puisque "la folie" des déviants politiques était courante dans cette URSS qui leur a servi, si longtemps, de référence. Mais ils ont raison; c’était moins dangereux.
Donnerait-on une tribune à Adolf Hitler ou à Ben Laden?
En effet les médias commettent une erreur en présentant un diable, blanc et blond, pour faire de l’audience. Ils devraient savoir que le diable, quel que soit sa couleur, exerce un pouvoir de fascination. Bien sûr, la plupart des téléspectateurs seront horrifiés par le comportement et les propos du terroriste. Mais combien, notamment chez de "jeunes blancs" vivant mal un multiculturalisme imposé, pourraient ne pas tout rejeter de l’argumentation de Breivik? Si, pour essayer de faire perdre quelques suffrages à Marine Le Pen, on prend le risque de susciter quelques émules du tueur d'Oslo, la responsabilité devant l'histoire sera lourde.

Le problème des médias, c’est qu’ils sont incapables de passer à côté du sensationnel et de maîtriser leur haine de ceux qui s'opposent à leurs propres convictions idéologiques. Ils procèdent avec Breivik d'une manière qu’ils condamnaient dans le cas d’un autre terroriste identitaire: Mohamed Merah. C’est un aveu.
Ils sont, de plus, terriblement maladroits, car incultes. Europe 1, La Dépêche, Métro ou France TV Info n'ont ainsi pas hésité à qualifier de "salut nazi " un geste étrange de Breivink en salle d'audience, tenant du salut et du défi, de l'arène de gladiateur et de l'art martial: poing sur la poitrine, puis bras tendu poing fermé. Désinformation volontaire, stupidité, simple obsession des journalistes? Pour Jean-Yves Camus, fasciné par l'Extrême-droite, le geste de Breivik ne ressemble à aucun signe de ralliement fasciste. "Il se peut que ce geste soit de son propre cru".
Pour l’accusé, ce salut représente "la force, l'honneur et le défi aux tyrans marxistes en Europe", explique-t-il dans le manifeste de 1 500 pages, diffusé le jour des attaques et auquel aucun commentateur ne s’est, curieusement, référé.
Si Breivik est d''Extrême droite, il est tout de même sur une étrange ligne, qui rejoint les extrémistes israéliens contre les arabes et les musulmans, ou les suprématistes chrétiens américains. On tente de simplifier, par facilité et par conformisme. Son modèle est d’ailleurs Al Qaïda. Il propose pour simplifier un Al Qaïda anti-islamiste, se présente comme un templier anti-djihad… Mais il est, surtout anti-musulman, jugeant l’islam incompatible avec les "valeurs occidentales".
"Entre 25% et 40% des musulmans soutiennent la violence djihadiste", affirme-t-il. "Nous ne voulons pas devenir une décharge, où les musulmans viennent jeter leur surplus de population. Nous voulons une Norvège chrétienne". Selon Breivik, "les chrétiens sont une minorité persécutée. Il n'y a pas de musulmans laïcs ou libéraux. Il n'y a que l'Islam."
Ses sœurs violées par des musulmans
Certains s’alarment, notamment sur le site d’Europe 1, qui en fait des tonnes sur le suivi racoleur, en direct, de ce procès. Parle-t-on trop de l'affaire? La question agite les internautes du « live ». "Il serait bien d'arrêter de parler d'histoires semblables, n'y a-t-il pas assez de déboussoler sans donner l'envie à d'autres de le devenir ?" estime l'un. "Puisqu'il bénéficie d'une tribune mondiale (et qu'il le sait sans doute) ? Pourrions-nous envisager l'équivalent en positif pour être un tant soit peu plus constructif ?" propose un autre. Certains sentent bien le danger du piège où sont tombés les médias. Un piège qu'ils ont tendu et construit eux-mêmes.
Car Breivik est peut être un fou, mais clair dans sa tête blonde. Pendant plus d’une heure, il a tenté de placer le débat sur le plan politique et intellectuel. Dans la forme, il a plutôt réussi, selon les chroniqueurs judicaires sur place, avec un texte très construit et truffé de références à l’actualité ou à l’histoire mondiale.
Dans le contenu, en revanche, la violence s’est imposée, lorsqu’il a comparé, par exemple, la jeunesse travailliste aux jeunesses totalitaires, refusant l'innocence à ses victimes. Ou quand il a dénoncé, en termes crus, les viols de ses sœurs norvégiennes par des musulmans. On a eu droit à un pur plaidoyer, ultra identitaire, où les journalistes et élites de la Norvège comme du reste l’Europe ont été accusés d’endoctriner la population, pour la rendre réceptive au multiculturalisme.
Breivik a exposé sa vision de son pays, qualifié de « dictature », et du monde, louant, par exemple, le modèle japonais ou coréen pour avoir réussi économiquement tout en ayant refusé l’immigration de masse.
Il a indiscutablement commis un crime de haine de masse, comme on dit aux USA. Mais si l’homme est fanatique il ne paraît pas fou, en tout cas pas incohérent dans sa folie. Cette cohérence qui étonne, indigne, révulse et effraie le plus grand nombre, pourrait aussi fasciner. N’en déplaisent aux médias qui ont pris, pour des objectifs partisans, un gros risque, médiatisant un procès aux dégâts collatéraux possibles.










