
Elections : un piège à cons qui nous va bien
Le regard des autres devrait nous faire peur
Michel Lhomme
le
modifié le 21/04/2012 à 14:02h
Le hasard des rencontres pascales, nous a amenés à nous retrouver, avec une partie de l’équipe de campagne de l’américain républicain Ron Paul (dont nous vous avons entretenu ici), en vacances dans les Caraïbes. Entre deux cocktails, impossible de résister à la tentation de leur faire regarder les spots officiels de la campagne présidentielle française. Ils en ont été sidérés ! Entre la nervosité forcée du spot de Hollande, les lunettes vertes et la lettre d’écolier d’Eva Joly, ces francophiles lettrés m’ont évoqué aussitôt un vieux texte de Montesquieu, « Les Troglodytes ».

La remarque faite, parmi d’autres commentaires sur la »Démocratie en Amérique » de Tocqueville, m’a interpelé. J’avais entendu, la semaine précédente, le romancier breton, Daniel Pennac. Il avait fait la même allusion à ce passage de Montesquieu, à propos de la campagne électorale, sur le plateau de Soir 3, à l’occasion de la publication de son dernier roman, « Journal d’un corps » chez Gallimard. Sommes-nous donc des troglodytes ?


« Banquiers, financiers, capitalistes, patrons, prolétaires et exploitation, nationalisations et expropriations… » Tous les candidats, de Droite comme de Gauche, traînent cette rhétorique ouvrière passéiste , cette espèce de logorrhée verbeuse, dans des spots de campagne, plus miteux les uns que les autres. La raison, au fond, n’est rien moins que la résistance des Français aux changements, une culture de la négation installée depuis des décennies dans le pays, que l’on retrouve plutôt ailleurs, pour des problèmes ethniques, en Amérique latine en particulier, mais qui en France, pays riche et globalisé, paraît comme décalée et surtout non décisive pour l’avenir du monde.

Il y a, d’ailleurs, un énorme décalage entre cette rhétorique ouvriériste, anticapitaliste, assenée par tous les candidats en campagne, et l’effectivité du travail parlementaire français, comme si au fond, il s’agissait de maintenir, par des discours de tribun, le peuple sous le joug de l’ignorance. Ainsi, les spots officiels de la campagne sont intéressants, car ils présentent le condensé de tous les démons que les Français tentent d’exorciser sans succès, depuis que, dans le pays, la globalisation de l’économie s’est mise en branle et que le changement de paradigme international a converti la France en une puissance moyenne, européenne, de moindre importance, encore riche mais plus pour longtemps.
Les Français détestent leur classe dirigeante, depuis des siècles. Chaque fois qu’ils se prononcent dans les urnes, c’est pour voter en négatif contre ceux qui occupent les bonnes places, les belles demeures et les palaces. Les Français n’utilisent les élections que pour se confronter au pouvoir qu’ils courtisent, pourtant, tout le reste de l’année. Il suffit de les voir et de les entendre. Ils se comportent en véritables lèche-botte et chasseurs de pistons. Ce mécanisme compulsif a créé la surprise en 2002 et le fera sans doute -les conditions nous semblant réunies- en 2012. Les favoris des sondages risquent, en effet, d’avoir de belles surprises et de grandes frayeurs le soir des résultats. Mais, n’ayons crainte, tout rentrera dans l’ordre, une fois de plus, en résultats de république bananière : l’élection, au second tour, d’un Président pourtant désavoué au premier !
Prenons Chirac. Il n’avait-il pas construit, au départ, toute sa carrière politique sur un euroscepticisme, pour la conclure par un référendum tordu, où il s’étonna d’ailleurs de s’être brisé les reins ! Ils disent, tous, non à la Finance, mais financent leurs campagnes sur des emprunts bancaires conséquents, résultats de leurs parrainages réussis. Ils parlent tous de la diversité, mais leur spots lavent plus blanc que jamais ; les jeunes les moins exclus de la société française y règnent ravis et satisfaits.

La France résiste. Elle lutte, en fait, désespérément, de manière somme toute pathétique, face à un modèle social en crise, modèle d’assistanat, de protection sociale, qui l’a conduit à la ruine, mais dont la plupart des candidats gardent la nostalgie, comme s’il ne voyait pas que leur remède est pire que le mal. On interroge une candidate, Nathalie Arthaud, sur l’interdiction des licenciements et on lui demande ce qu’elle ferait si les patrons refusaient, la réponse fuse cinglante : « Bah, on les expropriera !»
Deux autres, Jacques Cheminade et Philippe Poutou, sont interrogés sur la régularisation des banques. Là encore, on leur demande ce qu’ils feraient, s’ils essuyaient un refus : « Ah, c’est simple, on nationalisera ! ». Une autre, Marine Le Pen est interrogée sur les Français d’origine étrangère qui constitueront en fait, demain, la moitié de la population française : « On leur enlèvera leur carte d’identité ! ». Enfin, un dernier, Jean-Luc Mélenchon évoque les bénéfices de Total pour les actionnaires : « On nationalisera et on dédommagera les actionnaires ! » Voilà pour le gratin des petits candidats. Mais le reste est à l’avenant, pour les deux principaux candidats ou le souverainiste.
On voit bien, dès lors, que tout, en France, est idéologique et que l’économie étant un trou noir pour les Français, une culture naïve et sommaire de la négation s’est installée, un repliement sur un passé social idéal, qui n’a jamais existé, et la sensation bien arrêtée que l’avenir sera forcément pire. En somme, la consigne est secrètement de ne toucher à rien. Qu’arrive ce qui doit arriver !
Les voix, même ultralibérales, qui dénoncent cet immobilisme idéologique sont aujourd’hui totalement marginalisées et, pire, elles ne sont plus relayées par aucun groupe de pensée. Même un penseur honnête comme Alain de Benoist, dans son dernier ouvrage, « Au bord du gouffre » (éditions Krisis) se perd dans l’arsenal conceptuel des rêveries de Karl Marx, l’opposition dépassée des bourgeois et des prolétaires à laquelle, pourtant, le fascisme des années 30 avait mis un terme. Le président-candidat Nicolas Sarkozy est, à ce titre, tout un symbole : faux candidat, hier, de « la rupture », disposé à changer le « modèle français », il se propose aujourd’hui de le défendre contre les vents et les marées de la crise, en nouveau chevalier de la sécurité économique et sociale.
François Bayrou et Nicolas Dupont-Aignan rejoignent, quant à eux, les déclinologues patentés, la tradition française décadentiste, celle qui remonte jusqu’à la Guerre de Cent ans avec ses poètes du déplorable. La douce France a toujours eu besoin d’un miroir pour se regarder et se contempler et par là, pour se demander : suis-je encore belle et jeune ? Ou suis-je la belle éplorée des neiges d’antan ?
Les spots officiels de la campagne camouflent bien, dans leurs dénégations ostentatoires, les vraies pratiques de la classe politique (le travail parlementaire au quotidien soumis au diktat de Bruxelles), le fossé qui se creuse, de plus en plus, entre les élites et le peuple, la culture du secret cultivé par les premiers, la méconnaissance jalousée concédée aux seconds. La Gauche profite de ce divorce pour réchauffer le vieux discours de la lutte des classes. la Droite lui emboîte le pas sur l’air bonapartiste d’une mondialisation forcément négative, exigeant une adaptation austère aux formes de détérioration des conditions de vie.
Les jeunes Français rêvent encore de devenir fonctionnaires à vie ou de toucher le RSA, alors que la dette dépasse les 120% de PIB. Mais, bien sûr, comment ne pas comprendre qu’ils rêvent de devenir fonctionnaires puisque s’ils veulent louer un appartement, le meubler ou acheter une maison, les banques ne leur concèderont un prêt que s’ils sont justement fonctionnaires ou fils et filles de fonctionnaires ! Même les banquiers français sont paradoxalement socialistes !

L’utopie est derrière nous ?
Mais je ne suis pas certain que, en réalité, au fond d’elle-même, la jeunesse le soit vraiment. Ce qui frappe aussi dans cette campagne, vue de l’autre côté de l’Atlantique, ce sont les rangs clairsemés des réunions électorales, avec une moyenne d’âge apparemment élevée. Elle corrobore les chiffres des mandats syndicaux : la moyenne d’âge était de 45 ans en 1982, elle est aujourd’hui de 57 ans !
La France est fâchée avec la richesse capitaliste mais, quel paradoxe, c’est le pays du luxe, des grandes marques de vêtements et des sacs Vuitton, des bijouteries et des restaurants les plus chers de la planète ! Dans un sondage déjà ancien, en 2006, de l’Université du Michigan, réalisé dans vingt pays où l’on demandait aux étudiants si l’économie de marché était la meilleure pour le futur, la France était déjà la toute dernière ! Sans étonnement, les Chinois étaient arrivés les premiers, comme étant les plus enthousiastes défenseurs du capitalisme (74% des Chinois en faveur du capitalisme contre 20% contre).
Les Français ne sont-ils tout simplement pas les perdants de l’Histoire, aussi bien dans les secteurs traditionnels, qu’ils ont reniés par le libéralisme des mœurs, que par leur conception républicaine de la politique, mis à bas par le néo-constitutionalisme des droits de l’homme ? L’atmosphère des spots évoquait, à mes Américains, des publicités marketing des années 30. Ah, le retour aux années 30 ! Le spot de Hollande l’évoque dans ces extraits. Gros plans sur Blum et le Front Populaire, dans une rhétorique post révolutionnaire de l’égalité : fin de la nation française et disparition de la puissance ! Doit-on croire vraiment que l’utopie est derrière nous ?










