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De la gaytitude cubaine aux kibboutz urbains - Le sexe comme stade ultime du capitalisme

De la gaytitude cubaine aux kibboutz urbains


Le sexe comme stade ultime du capitalisme



Michel Lhomme
le
modifié le 09/06/2012 à 10:03h

Au cours d’une marche organisée à La Havane pour marquer la Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie, Mariela Castro a laissé entendre, une nouvelle fois, que son pays allait bientôt légaliser les unions homosexuelles. Elle a applaudi le soutien historique du président américain Barack Obama en faveur du mariage gay. Mariela Castro a d’ailleurs exhorté Obama à mettre ses paroles en action. 

La nièce de Fidel Castro en a profité pour vanter la politique de son père, le président Raoul Castro qui veut mettre fin à la discrimination sexuelle. Mariela Castro a d’ailleurs récemment lancé un blog et a ouvert un compte Twitter pour sensibiliser les Cubains sur les minorités sexuelles. En janvier, elle avait promis l’union civile pour les lesbiennes et les gays de Cuba. Ce programme en faveur des droits de la communauté gay est actuellement à l’étude au sein du ministère de la Justice du mythique pays communiste.


                                                                                         La gaytitude cubaine

Comme en Europe de l’Est (voir les troubles provoqués en Géorgie par des manifestations gays), il semble que l’ouverture à l’économie de marché implique à Cuba l’homosexualisation de la société. Il faut même que, dans les pays communistes, la dose soit fortement prescrite, ces Etats représentant en quelque sorte les dernières sociétés reposant sur un fondement viril du pouvoir: le mythe du guérillero. Parité ministérielle en France, féminisation des comportements, c’est donc toute la parousie arc en ciel des marchés et de la diversité qui est prônée au plus haut niveau des Etats occidentaux (l’Afrique, les pays arabes et la Chine tentant d’y résister). 

Deux mamelles de la soumission au commerce et à la consommation 

Alors que Sade remarquait, au XVIIIème siècle, qu’il y avait dans l’esprit des Lumières une apologie implicite et indirecte du viol des corps, la mondialisation marchande, comme phase ultime du capital, suppose l’homosexualisation du désir (la dialectique narcissique du même comme moteur consensuel du marché) et la féminisation des instances de pouvoir (l’intériorisation hypermorale de la loi). Gaytitude et parité comme les deux mamelles de la soumission complète de l’individu au commerce et à la consommation avec, en prime, la réduction du voyage et de l’aventure au tourisme de masse ou de luxe. A Curaçao, deux allemands, en accord et avec le soutien du gouvernement local, sont en train de construire une île-hôtel artificielle dans le lagon, uniquement réservée demain à une clientèle gay. Ce gayland miniature, à l’architecture ultra-moderne  envisage d’abriter carrément 9 800 chambres !


32ème Foire Internationale de Tourisme

Ainsi, Cuba s’avère comme une sorte de laboratoire vivant de la modernité naissante. La Havane veut d’ailleurs deux fois plus de capacité hôtelière et l'a fait savoir à sa 32ème Foire Internationale de Tourisme, qui s’est tenue du 8 au 11 mai dernier. Après la Havane et Varadero, c’est à Cayo Santa Maria, dans l’archipel Jardines del Rey, au nord de l’île, que s’est tenu, pour la première fois, l’événement. Et ce n’est pas un hasard. Cuba met l’accent sur le développement du tourisme international dans cette zone balnéaire, faite de multiples îlots, avec l’annonce de vols internationaux directs à destination de l’aéroport de Santa Clara (plus proche que celui de la Havane), notamment en provenance de Paris, dès novembre prochain, l’ouverture de plusieurs hôtels 4 et 5 étoiles, la création d’un terrain de golf… L’objectif ? Faire de cette destination un « produit diversifié » -le mot est à la mode !– entre plages, visites culturelles, nature et sport, et pourquoi pas, se faire enc… par un beau petit stalinien musclé !


Manuel Marrero Cruz  

Dans son discours d’ouverture, le ministre du Tourisme cubain, Manuel Marrero Cruz, s’est d’ailleurs félicité des chiffres globaux de 2011 : un accroissement de 7,3 % de visiteurs internationaux, avec une nette progression du marché français (+ 9,6 %), qui se retrouve en deuxième place après le Canada. Et un début d’année prometteur, avec plus de 1 240 000 visiteurs, soit un accroissement de 5,2 %, fin avril 2012. Des résultats optimistes donc, et des perspectives ambitieuses. Plus de 45 000 chambres supplémentaires, 4 et 5 étoiles, devraient voir le jour sur toute l’île d’ici 2030 : presque le double de la capacité totale actuelle de l’île. 


Deep Roats , célèbre groupe cubain

Voilà en somme où en sont la culture, la politique et la contestation à Cuba ! La chute spectaculaire de plusieurs régimes autoritaires, à l'occasion du "printemps arabe" de 2011, ne doit donc pas illusionner. La tentation est presque trop forte ici de voir dans ces événements une validation des thèses téléologiques et normatives sur la fin de l'histoire et le caractère inéluctable de l'avènement mondial de la MonoForme. Les commentaires ne manqueront pas peut-être, qui évoqueront une globalisation ne tolérant plus d'écart par rapport à la norme libérale occidentale. La longévité du régime autoritaire cubain ne mérite presque plus guère d'attention, puisqu'il est suspendu à un fil idéologique ténu, un fil passéiste qui menace d’être rompu à tout moment par la gaytitude. 

La tentation, pour nous, que rien ne change à Cuba nous conduit forcément à nous interroger, en passéiste marxiste, sur le grossier déterminisme du marché et de la modernité et sur cette intuition initiale : il y a bien pire que le communisme; il y a Evry-2 et le quartier du Marais, les centres commerciaux cathédrale et les backrooms comme seul lieu de promenade. Mais, ne faisons pas la fine bouche, le commerce, c’est la vie et l’on ne peut pas se contenter de commerces communautaires ! Commercer en harmonie c’est forcément commercer en sécurité. Le commerce va alors de pair avec la sécurisation de la société, comprendre une "situation" autoritaire, un formatage conservateur des consciences. 

Il conviendrait alors plutôt de se pencher sur des espaces "intermédiaires" de contestation, ni totalement réprimés ni complètement tolérés comme une ferme fortifiée au cœur de la forêt ou en plein bocage normand pour fonder une nouvelle dynastie d’anarques volontaires, un théâtre de verdure pour mettre en scène de jeunes rebelles pour qui la prise de parole ou l'occupation de lieux magiques peuvent être des fins en soi, dépourvues même de projets de renversement, les projets alternatifs étant souvent liés à ce qu'on peut qualifier de "persuasion coercitive", le régime présent de domination, libéral ou castriste, sachant faire preuve somme toute d'une grande plasticité. C'est sans doute cette capacité du régime à renégocier sans cesse le tolérable, à une échelle d’ailleurs souvent micro, qui explique, au mieux, sa solidité. L'ordre social semble ainsi coproduit par des acteurs interdépendants et participatifs. 

Les Chemises bleues israéliennes dans la forêt urbaine

Ces réflexions, dans la lignée un peu de Piero San Giorgio, de Michel Drac, du "Recours aux forêts", d’Ernst Jünger ou d’Olivier Maulin, m’amènent à évoquer une expérience israélienne dont personne n’a quasiment parlé : les "Chemises Bleues". Il s’agit de mouvements de jeunesse socialistes, connus maintenant en Israël par leurs chemises, uniformes choisis en hommage au bleu de travail des ouvriers et qui rappelle la tenue des phalangistes espagnols de José Primo de Rivera. Cette minorité très politisée est apparue l’année dernière en Israël, à la pointe du mouvement de contestation sociale de l’été 2011. 


Les indignés israéliens

Les Chemises Bleues ont été le fer de lance des Indignés israéliens. Ils ont animé les rassemblements hebdomadaires de la « révolte des tentes », en les rythmant de slogans et de chansons contestataires. Ils ont sensibilisé les campeurs-protestataires aux problèmes sociaux en organisant des cours et des conférences. Ce mouvement existait en Israël, depuis plus de dix ans, mais n’a commencé vraiment à sortir à la lumière que l’année dernière. Il est dans la continuité des mouvements socialistes et sionistes du début du XXème siècle, qui avaient donné naissance à l’idéologie kibboutz (ou ferme collective), en crise depuis 1980. 

C’est d’ailleurs, à la suite de cette crise, que le mouvement des Chemises bleues s’est constitué, en se revendiquant d’un « kibboutz urbain ». Selon ses membres, le kibboutz traditionnel est déconnecté de la société, alors qu’il s’agit ouvertement de la changer. Le kibboutz urbain fonctionne selon l’adage marxiste « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins ». Il n’y a qu’un seul compte en banque pour tout le groupe où chacun verse son salaire, un seul compte qui suffit pour toutes les dépenses. Aucun membre du groupe n’a le droit de posséder un compte personnel.

Aujourd’hui, plus de 3 000 jeunes Israéliens, répartis dans environ 200 groupes, vivent dans des kibboutz urbains, appelés aussi "garin" (graine). Pour changer la société, les kibboutz urbains prônent les valeurs qui leur sont chères : sionisme, socialisme, amitié entre les peuples, amour de la nature. La plupart des jeunes travaillent au sein de leur mouvement de jeunesse mais aussi, ils ont monté des associations s’adressant à toutes les tranches de la société. Des séminaires sur l’économie, la sexualité et le racisme sont régulièrement organisés. D’autres garins sont centrés sur l’éducation artistique et même, des garins plus provocateurs organisent des rencontres judéo-arabes. 

Cette expérience témoigne d’un volontarisme nouveau d’une partie de la jeunesse contestataire. En Israël, le mouvement s’inscrit, certes, dans une tradition bien marquée, mais il a su aussi s’en dégager en rejoignant le slogan phare des manifestations monstres des Israéliens de l’été dernier : «  Le peuple veut la Justice sociale » ! Hier, cantonnées aux marges de la société israélienne, les Chemises bleues ont été au cœur du « mouvement des tentes » de 2011. Elles montrent que la contestation a besoin de gens qui s’occupent des questions sociales, qui en comprennent les réalités et qui proposent des alternatives, bref des gens qui lisent les magazines critiques, qui ne font pas semblant d’admirer ce qu’ils détestent parce que c’est tout simplement à la mode !  

Illustration de tête : le sexe selon Foucault
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