
Bradbury-Bernheim: des décès qui rapprochent
Derrière l'écume de l'actualité, les lignes des forces
Slimane Dermouche
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Ils sont décédés pratiquement le même jour, ayant eu encore en commun d'avoir la seconde lettre de l'alphabet au début de leur patronyme. Cela fait quand même peu pour être tenté de rapprocher le romancier américain et le financier français, par ailleurs si éloignés l'un de l'autre, de par le métier ou encore les appartenances nationales et culturelles.

Et pourtant. Osons le faire car, d'une certaine manière, Ray Bradbury et Antoine Bernheim peuvent être vus comme les icônes de deux éléments constitutifs de notre activité cérébrale et de la vie sociale à laquelle elle a donné lieu: l'un celui de la sensibilité, du rêve, de l'imagination, de la fiction et de l'anticipation, l'autre celui de la rationalité, du calcul, de l'accumulation, de la finance, du pouvoir. Le premier relève des arts et de la culture, l'autre de l'économie et de l'échange. Ils sont par nature distincts, quand ils n'ont pas encore copulé, pour faire de monstrueux bébés Koons.

Valéry Giscard d'estaing, Ch Lagarde et Antoine Bernheim
Né en 1924 et d'ascendance juive, Antoine Bernheim, qui commença dans une grande entreprise immobilière familiale portant son patronyme, avant de rejoindre le monde financier (banque, assurance), fut, pendant des décennies, le personnage incontournable d'un capitalisme à la française, "le père Joseph des affaires en France, le conseiller écouté des plus grands patrons", "l'un des hommes plus riches de France" et un membre éminent du club occulte "Le Siècle", d'après notre confrère Emmanuel Ratier. C'était un marieur d'entreprises: participations croisées, fusions.


Mais, à la différence d'un Ambroise Roux (charismatique patron de la Compagnie général d'électricité devenu Alcatel Lucent ), qui jouait un rôle similaire, Bernheim opérait en relation étroite avec la haute finance américaine. Ce n'est pas pour rien qu'on le qualifiait de "plus puissant et de plus secret des associés gérants de la Banque Lazard" (avec Felix Rohatyn ambassadeur en France de 1997 à 2000, Raymond Philippe et André Meyer). A juste titre, vu le mutisme constant qu'il a observé. Il est donc logique que Antoine Bernheim ait joué un rôle actif dans l'infléchissement, à partir de la fin des années 70 et avec l'aval des socialistes d'alors -qu'on retrouve d'ailleurs parmi les amis de François Hollande- du capitalisme français vers un modèle libéral-financier d'obédience anglo-saxonne. Que un autre grand patron et ancien président de Saint Gobain, Jean Louis Beffa, a entrepris lui de dénoncer avec force, dans son livre :"La France doit choisir" (éditions du Seuil).
La contamination de la globalisation
A ce niveau-là Bernheim a donc forcément sa part dans l'évolution globalisée de notre société qui donne le primat à l'échange, à la circulation au fugace, au déraciné, au "liquide" de Zygmunt Bauman, donc à la déculturation. Et c'est là que la rapprochement se fait indiscutablement avec son voisin, happé en même temps par la faux de la camarde .
Ray Bradbury ne voulait pas régir les pouvoirs, les intrigues, les intérêts particuliers. Né en 1920 et parti dès l'âge de 7 ans sur les ailes de la littérature sur les genoux d'Edgar Poe, lui voulait devenir simplement "le plus grand écrivain qui ait jamais vécu"; mieux vaut avoir cette prétention à 20 ans que d'ambitionner d'entrer dans la fonction publique. Il fut déjà un grand romancier.
Dans son dictionnaire, Lorris Murail se demande "si la parution des "Chroniques martiennes" (ndlr: l'oeuvre la plus célèbre), en 1950, a été un bien ou un mal pour la science fiction. Pour la première fois peut être aux yeux de la critique et des lecteurs non spécialisés, une oeuvre de science fiction apparaît digne de tous les éloges . Voilà que cette littérature infantile engendre, soudain un véritable écrivain, un grand conteur, un poète."
S'il n'aurait pas rejeté les compliments, Bradbury aurait rejeté la classification en genre littéraire, lui qui faisait un distinguo: "La science-fiction est une description de la réalité. Le fantastique est une description de l'irréel. Donc les Chroniques martiennes ne sont pas de la science-fiction, c'est du fantastique". Par contre, "j'ai écrit seulement un livre de science-fiction et c'est Fahrenheit 451, basé sur la réalité."


Or quelle réalité justement? Cette ouvrage (publié en 1953 et mis à l'écran par François Truffaut en 1966) décrit une ère où la possession de livres est prohibée avec le contrôle, la traque invasive, que cela suppose. On a fait maladivement un rapport avec le nazisme, oubliant que l'Amérique était en proie à un phénomène inquisitorial envers les documents comme les opinions (provoqué par la guerre froide et le communisme) qui s'appelait le maccarthisme (objet d'un film l'an passé). Mais n'oublions pas que la perception créatrice de l'artiste lui donne une capacité anticipatrice C'est moins le rétroviseur qui l'informe que le projecteur.
Le marketing jette les fondations du monde de Bradbury
En 1953, ni la télévision, ni le numérique, ni "l’entertainment" (distraction) ne menacent le règne de l'écrit et n'inclinent à l'engourdissement de la pensée. Mais la machine industrielle tourne à plein régime sur la lancée de la guerre, la société de consommation est déjà une réalité, le règne des objets chers à Baudrillard s'annonce, comme celui de "la foule solitaire ".
En 1957, Vance Packard, qui popularisera la formule, révèle dans son livre ,"La Persuasion clandestine", la mise en oeuvre, par le marché (la grand distribution, le monde de la publicité et des fabricants d'opinion), des techniques de manipulations mentales et psychologiques par le biais de la télévision comme le message subliminal. James Vicary, chercheur en marketing sur lequel s'appuyait Packard, avait constaté qu'en introduisant des messages subliminaux tels que « Buvez du Coca-Cola », les ventes avaient augmenté de 15%. Patrick Lelay était tout jeune et TF1 s'appelait encore Radiodiffusion-Télévision Française.


Dix ans après Vance Pakard publiera un autre ouvrage, "Une société sans défense", sur la surveillance et le fichage de la population par la police, mais surtout par les entreprises, où cette fois il n’hésite pas à comparer la société dans laquelle il vit aux œuvres d’anticipation de George Orwell et d’Aldous Huxley : 1984 et Le Meilleur des mondes. Il ne parle pas de Bradburry; on n'en sait pas la raison. Mais le rapport entre tout cela est frappant n'est-ce pas? De l'autre côté de l'Atlantique Georges Bernheim s'apprête à intégrer Lazard.
Aujourd'hui, le livre disparaît, la presse itou, la lecture devient immatérielle, le texte se simplifie, les articles deviennent des BD ou des légendes de photo. Certains livres ne son pas réédités, d'autres sont au pilon. Certains mots sont gommés, des expressions proscrites pour non conformité avec les croyances à la mode; des textes sont réécrits.
Nous ne sommes pas encore revenus aux répressions dictatoriales, mais basculons dans l'aseptisation feutrée, le garrottage judiciaire, l'inquisition humaniste: silencieuse, douce. La violence des pompiers entrant dans les maisons, à la recherche des mauvaises pensées, des mauvais livres, des mauvais ordinateurs viendra... Plus tard. Il voyait loin Brad!
Illustration de tête : en haut: eye (Escher, 1946) " Qui voit quoi?" en bas : La lampe philosophique (Magritte, 1936 "Je suis en train de me faire piéger"










