
LA LANGUE FRANCAISE S’ETEINT EN FLANDRE BELGE
Un signe parmi d'autres du déclin linguistique dont l'anglais profite
Alain Walenne
le
modifié le 13/06/2012 à 18:55h
La publication d’un « livre-étude sur le déclin de la langue française en Flandre belge » ("La fin de la Flandre belge ?" Editions Avant-Propos) est un petit évènement en Belgique, où les medias parlent rarement de la présence ou de l’activité de ces francophones qui résistent encore culturellement dans un environnement néerlandophone. Ils sont héritiers, pour la plupart de cette bourgeoisie qui, aux XVIIIe et XIXe siècle, avait choisi de parler la langue du voisin plutôt que la langue du peuple.

L’auteur, Céline Préaux, docteur en histoire de l’Université Libre de Bruxelles, après un mémoire sur les francophones de Gand dans les années 1990, a entamé en 2007 une thèse de doctorat sur les francophones de Flandre. Après avoir passé un an en Ontario, pour étudier les difficiles relations entre anglophones et francophones canadiens, sa thèse, soutenue en juin 2011, s’est alors intitulée « Le déclin d’une élite. Analyse socio-historique de l’évolution du discours communautaire à travers le cas des francophones d’Anvers et des anglophones de Montréal ». Le livre publié traite donc la partie de cette thèse consacrée au déclin de l’élite francophone en Flandre, plus particulièrement entre 1930 et 1970.
Il est heureux d’avoir soustrait la partie québécoise de cette étude ; on peut en effet s’interroger sur la pertinence du rapprochement entre les francophones de Flandre et les anglophones du Québec. Alors que les anglophones se sont installés au Québec, les francophones de Flandre ne se sont pas installés en venant d'ailleurs. Ce sont, pour la plupart, des Flamands qui ont choisi de parler français. La comparaison est donc bancale. Céline Préaux reconnait elle-même que "la question linguistique, telle qu’elle est vécue depuis les débuts de la Belgique au nord du pays, n’oppose pas Flamands et Wallons mais c’est un conflit interne entre Flamands néerlandophones et francophones." Revenons donc à l’étude et à l’histoire de ces francophones flamands.
Depuis le Haut Moyen-âge, les pays (-bas) d’entre Artois et Frise ont vécu une histoire mouvementée, tantôt commune, tantôt divisée. Culturellement, ils couvrent des espaces linguistiques romans (wallon, picard, puis français) et germaniques (frison, allemand luxembourgeois, et les dialectes flamands et hollandais, sources du néerlandais moderne) qui ont vécu en bonne harmonie jusqu’à l’époque récente . Le théâtre, la littérature et les arts en général ont donné de nombreux exemples de transfuges linguistiques. D’un côté, des Flamands francophones ont joué un grand rôle dans la construction de la Flandre, ces deux derniers siècles, alors que la Wallonie et le Nord de la France (anciens Pays-Bas méridionaux) se peuplaient d’un très grand nombre de Flamands rapidement intégrés. Au-delà des langues, la culture est en grande partie commune, et, bien sûr, le fond ethnique. L’opposition que l’on cherche à créer (y compris « ethnique » !) est donc largement abusive.
Un apartheid culturel favorable aux francophones
Le fameux conflit interne est illustré par le cas d’Anvers : « Jusque dans les années 1930, les élites francophones menaient un mode de vie "à la française". Elles avaient leur propre vie culturelle, associative et sportive et leurs propres associations professionnelles. Et leurs enfants complétaient souvent leur formation en France. Ce mode de vie ségrégué allait de pair avec un sentiment majoritaire. A aucun moment elles n’eurent conscience de former une minorité numérique en Flandre. C’est d’autant plus vrai qu’elles inscrivaient leur appartenance dans le cadre plus large de la Belgique dont l’ensemble était aussi culturellement dominé par les francophones. Et puis, ils dominaient sur le plan socio-économique.
Mais de leur côté, les néerlandophones avaient une compréhension très civique de leur appartenance à la Belgique qui reposait sur deux races, deux communautés autour d’un contrat social commun unies dans une sorte de pacte social rousseauiste basé sur une grande égalité. En fait, ils voulaient être reconnus comme communauté à part entière avec des droits égaux à ceux des francophones. Or, il y a eu un déséquilibre avec la domination du français » (entretien avec Christian Laporte le 18/05/2012).

Levons le mystère que doit être le titre du livre pour le lecteur hexagonal : comment la disparition des francophones en Flandre pourrait-elle être « la fin de la Flandre belge »? C’est que, pour Céline Préaux, « belge » signifie « ouvert à la langue française ». Cela a été vrai pendant des siècles, comme pour d’autres pays, mais ici plus longtemps qu’ailleurs. Au XVIIIe siècle, l'élite allemande ou russe parlait français, puis elle est "rentrée dans le rang" (elle a assumé son rôle d’élite) quand les cultures allemande et russe se sont affirmées, Napoléon ayant donné involontairement un coup de pouce à la prise de conscience nationale à ces deux peuples.
Pour la Flandre, la "reconquête culturelle" a eu un siècle de décalage, à cause de la domination francophone, plus pesante encore depuis Napoléon. Si "la minorité francophone semble être en voie de disparition", c'est parce que la langue néerlandaise, depuis la fédéralisation du pays, a pris toute sa place de langue de culture, au même rang que le français.
Le flamand est par contre menacé en France
Bien sûr, le néerlandais est une "petite langue" (22 millions de locuteurs en Belgique et aux Pays-Bas) et le bilinguisme –sinon le trilinguisme !- a toujours été répandu en Flandre. Constatons quand même que c'est de moins en moins un bilinguisme néerlandais-français, et de plus en plus un bilinguisme néerlandais-anglais. On peut le regretter d'un point de vue français, mais la langue anglaise n'apparaît pas comme une langue hostile à la langue du peuple, comme a pu l'être le français au cours du siècle passé. Et, tout comme l’allemand (à l’origine, le néerlandais est du bas-allemand), l’anglais est une langue très proche du néerlandais.
Dans le Nord de la France, quand on parle de "Flandre belge", c’est pour mieux la distinguer de la "Flandre française" (de Dunkerque à Douai), partie méridionale conquise par Louis XIV. Céline Préaux, si sensible au sort de la minorité linguistique francophone de Flandre belge, se penchera-t-elle sur le sort des flamandophones en France, minorité linguistique en voie de disparition dans l’arrondissement de Dunkerque ? Le cas de figure est ici inverse : c’est la langue de l’élite qui a chassé la langue du peuple. Mais c’est une autre histoire...
La fin de la Flandre belge ? - Céline Préaux - Editions Avant-Propos - 317 p - 22,95€










