
Diane de Selliers
Editrice de l’intemporel
metamag
le
modifié le 24/06/2012 à 18:53h
Parce qu'elle croit en l'éternelle nécessité du beau, Diane de Selliers s'est engagée dans une démarche éditoriale singulière. Alors qu'on nous prédit à plus ou moins long terme la disparition du livre, elle choisit d'aller à contre-courant en éditant des livres somptueux. Et c'est le succès. Une étonnante aventure qu'elle raconte avec passion.
Kathleen Hyden-David : Pouvez-vous nous dire ce qui vous a donné l'envie de devenir éditeur ?

Diane de Selliers
Diane de Selliers : Au risque de vous décevoir, je serais tentée de dire que c'est un hasard. Mais il est vrai que dès l'enfance, je lisais énormément. Je passais mon temps à me réfugier dans les livres. Plus tard, j'ai entrepris des études de journalisme avec l'idée de me spécialiser dans la critique littéraire et artistique. Pierre Mertens, l'écrivain belge, qui était mon directeur de mémoire à l'Université libre de Bruxelles a perçu ce désir que je portais en moi sans le savoir. C'est lui d'ailleurs qui m'a suggéré l'édition comme sujet de mémoire.
J'ai donc choisi une réflexion sur le succès d'édition, avec l'ouvrage de Pierre-Jakez Hélias," Le Cheval d'orgueil". A Bruxelles, j'ai aussi travaillé pour des libraires et même écrit dans une revue littéraire. Arrivée à Paris, après mon mariage, je suis entrée chez l'éditeur Claude Tchou. Ma carrière n'est effectivement pas tout à fait le fruit du hasard, mais personne dans ma famille n'appartenait de près ou de loin au monde de l'édition.
J'ai donc choisi une réflexion sur le succès d'édition, avec l'ouvrage de Pierre-Jakez Hélias," Le Cheval d'orgueil". A Bruxelles, j'ai aussi travaillé pour des libraires et même écrit dans une revue littéraire. Arrivée à Paris, après mon mariage, je suis entrée chez l'éditeur Claude Tchou. Ma carrière n'est effectivement pas tout à fait le fruit du hasard, mais personne dans ma famille n'appartenait de près ou de loin au monde de l'édition.
À cette époque, pensiez-vous avoir un jour votre propre maison d'édition ?
Très vite, je me suis rendue compte que je n'aimais pas avoir un patron. Aussi, en 1981, après un an chez Claude Tchou, j'ai décidé de créer les éditions Diane de Selliers. J'avais 25 ans. Sans argent, ni notoriété, j'ai choisi de faire des guides : "le Guide des sports" à Paris et "le Paris des tout petits". Pour moi, un livre n'avait de raison d'être que s'il trouvait son public. C'était le cas de ces guides dont je pouvais contrôler facilement la diffusion. Et puis, la vente de quelques pages de publicité me procura les fonds nécessaires pour démarrer. En parallèle, je continuais à travailler en tant que prestataire de services pour des éditeurs : d'abord Hatier puis Duculot chez qui je m'occupais de la production internationale et du suivi presse ; ceci jusqu'en 1992, date à laquelle cette maison fut mise en vente. Deux options s'offraient alors à moi. Soit, je continuais à développer cette production sous mon propre nom, soit je recommençais tout à zéro. Or, je ne me sentais pas l'envie d'alimenter une machine à produire des livres, ni d'être un patron d'entreprise, assumant de lourdes charges qui m'auraient éloignée de mon vrai pôle d'intérêt. Je préférais retourner au cœur du livre.
Aviez-vous déjà réfléchi au genre d'ouvrages que vous aimeriez éditer ?
Cette même année 1992, il y eut un autre événement déterminant : la découverte d'un exemplaire rehaussé en couleurs, exemplaire rarissime des "Fables de La Fontaine" illustrées par Jean-Baptiste Oudry et parues au XVIIIe siècle. Je me disais qu'un livre aussi sublime ne pouvait pas rester dans le secret d'une bibliothèque, et que tout le monde devait pouvoir le découvrir. Pour moi, ce désir de partage de la beauté, était une réaction d'éditeur. Un premier projet de réédition venait de naître. Oui, j'avais envie de faire des livres mais en faire peu, les faire bien et aller jusqu'au bout de ma démarche.

Les fables de La Fontaine
Donner plus de pérennité au livre papier en en faisant aussi un objet d'art figure-t-il parmi vos objectifs ?
Quand j'ai commencé dans le métier, on ne se posait pas encore la question du numérique et de la pérennisation du livre, mais il est évident qu'aujourd'hui on redécouvre le plaisir de l'objet livre. Une bibliothèque est un élément décoratif rassurant parce qu'elle permet à un lecteur de s'entourer de tout ce qui l’a façonné et de tout ce vers quoi il se projette. D'où peut-être mon désir de réaliser des livres aussi aboutis en tant qu'objet, que sur le plan du contenu, littéraire et artistique. Il ne s'agit pas bien sûr de se priver du numérique mais de comprendre que le livre peut avoir une autre utilité. En effet, une liseuse ou un I-pad conviennent à une simple lecture, alors qu'un beau livre se regarde et surtout se garde.
En recherchant des manuscrits inédits ou des éditions rarissimes, avez-vous l'impression de sauver des œuvres, si ce n'est de la destruction, du moins de l'oubli ?
On peut effectivement aller jusqu'à dire « sauver des œuvres de la destruction », du moins « sauver des œuvres à travers les livres ».
Notre démarche permet à des œuvres d'exister en les rendant visibles alors qu'elles se trouvent dans des réserves ou dans des collections privées où elles ne sont pas toujours à l'abri de la détérioration.
Notre démarche permet à des œuvres d'exister en les rendant visibles alors qu'elles se trouvent dans des réserves ou dans des collections privées où elles ne sont pas toujours à l'abri de la détérioration.

Le "Ramayana" de Valmiki
Le "Ramayana" de Valmiki et ses miniatures indiennes illustrent particulièrement bien cette question de la nécessaire visibilité. J'ai utilisé en effet des ektachromes réalisés voici quarante ans. Les reproductions sont évidemment de moins bonne qualité. Mais quel spécialiste ne rêverait de contempler ces images ? Je considérais donc que l'essentiel était de pouvoir les montrer. Rien ne doit être considéré comme un obstacle lorsqu'il s'agit de servir le texte.
Autre exemple frappant," La légende dorée" de Jacques de Voragine. La difficulté, mais aussi l'intérêt, était de proposer une iconographie exhaustive de tous les saints. Les innombrables livres sur la Renaissance italienne ont tous les mêmes images. J'ai eu entre les mains quatre gros volumes, fruit de trente-cinq ans de recherches entreprises par un Américain afin d'identifier toutes les figures de saints existant dans les musées, les églises, les sacristies, les retables, etc. L'ouvrage donne de précieuses indications mais les images ne sont que de petites vignettes. À Florence, par exemple, dans la sacristie de l'église Sainte-Félicité, sainte qui n'apparaît dans aucun livre, j'ai pu voir un retable racontant son martyre et celui de ses sept fils. Depuis, l'œuvre a été vandalisée - les visages des bourreaux ont été effacés -, et de ce fait, elle n'est désormais plus visible, sauf dans l'ouvrage que nous avons édité.
Ce rôle de préservation et de diffusion du patrimoine artistique, si modeste soit-il, que nous remplissons depuis une vingtaine d’années, nous a conduits à entrer au Comité Colbert en 2009. Cette association rassemble aujourd'hui 75 maisons de luxe françaises soucieuses de partager et de promouvoir ensemble en France et sur la scène internationale un certain nombre de valeurs : l'alliance de la tradition et de la modernité, du savoir-faire et de la création, de l'histoire et de l'innovation.
Vos choix se portent sur des textes fondamentaux à caractère universel. Est-ce une dimension essentielle pour vous ?

Je lis de tout, mais j'ai toujours eu un intérêt particulier pour la philosophie, les religions, l'épopée … Le troisième livre que j'ai réalisé, "la Divine comédie" de Dante a changé ma vie, en dehors de toute question mystique, par la profondeur du texte. Les grands textes se découvrent au fil des lectures, par strates successives. Et à chaque fois, c'est un pur cadeau. A propos de L'Apocalypse, Claudel disait : « il ne s'agit pas de comprendre L'Apocalypse, il s'agit de s'y promener ». Oui, ce sont des promenades qui vous entraînent dans des formes littéraires diverses, mais aussi au cœur des civilisations, et qui vous remuent en profondeur. Il y a la poésie mystique, comme par exemple, "Le Cantique des oiseaux", texte du Soufisme de l'Islam, dont nous préparons une nouvelle édition dans une traduction de Leili Anvar," l'épopée" comme "le Ramayana", "l'Iliade et l'Odyssée" ou encore la fresque de société comme "le Décaméron", "Les Métamorphoses" d'Ovide ou bien "Don Quichotte". Ce qui est extraordinaire, c'est que tous ces textes si divers sont porteurs de la même idée fondamentale sur Dieu et la transcendance de l'homme, sa quête du bien et de l'immortalité.
Ne vous sentez-vous pas autant créatrice, au sens artistique et littéraire du terme, qu'éditrice ?
Complètement. Les choix iconographiques, surtout, relèvent de la création pure, mais également le choix des personnes avec lesquelles je vais travailler. Ce fut particulièrement marquant dans "Les Fleurs du Mal" de Baudelaire. Tout le monde connaît Baudelaire, mais dans un même poème, il passe du ciel à l'enfer, d'un état d'âme à un autre. Du coup, le choix des images, à qualité égale, en devient extrêmement subjectif. J'entends et je respecte les arguments qui me sont donnés, mais la décision finale, c'est moi seule qui la prends parce que telle image s'impose à moi. Résultat : des interprétations du texte très personnelles. Je pense entre autres au Cri de Munch pour "Chant d'automne", à une peinture de James Ensor pour "Le Masque" ou encore à ce navire échoué d'Eugène Boudin pour "Le Voyage". Pour certains passages, mon choix peut aussi être une absence d'image.
La création de La petite collection en 2007 correspond-elle à un désir de faire profiter de ces réalisations le plus grand nombre de lecteurs possibles ?
Bien sûr. Tant d'efforts, d'investissements, de recherches, de temps. On n'a pas envie de garder tout cela pour seulement quelques milliers de personnes. Sachez néanmoins que les ouvrages ne sont réédités dans La petite collection qu'une fois épuisés dans La grande collection. "Le Faust" de Goethe illustré par Delacroix, est le dixième ouvrage paru dans ce format réduit, au printemps 2011. Les deux collections rencontrent chacune un beau succès. Souvent, les collectionneurs achètent « La grande » pour eux et « La petite » pour offrir. C'est effectivement une très belle idée de cadeau. Des livres aussi intemporels font toujours plaisir. Il y a aussi ceux qui préfèrent carrément La petite collection parce que les volumes sont plus faciles à lire, et ceux qui restent inconditionnels de « La grande ».

Pourquoi ne faites-vous que rarement appel à un artiste contemporain ? Envisagez-vous de faire des livres d'artiste ?
Le livre d'artiste n'est pas un livre de partage, c'est un livre de bibliophilie. Ce n'est pas mon propos. Par ailleurs, je fais rarement appel à un artiste contemporain pour essentiellement deux raisons. D'une part, il est toujours plus difficile de vendre un livre d'art contemporain car il y manque encore souvent la notion de patrimoine qui est déterminante. D'autre part, il faut que le texte littéraire, sans être forcément sa préoccupation première, soit au cœur de l'artiste. Cette condition remplie, le reste est affaire de circonstances. Pour le "Don Quichotte" de Cervantès, c'est Gérard Garouste qui m'a contactée. Il travaillait sur le sujet. Il a retardé l'exposition prévue afin de réaliser le livre. Au contraire, pour "l'Iliade et l'Odyssée", n'ayant pas de matière d'illustration, j'ai moi-même sollicité Mimmo Paladino, parce que chaque fois que je réfléchissais à ce problème, c'est lui qui me venait à l'esprit. Quant à "Alice au pays des merveilles", je trouvais que cette œuvre hantait le travail de Pat Andrea, au point de susciter l'envie d'une réédition avec lui comme illustrateur. Il lui fallut sept ans pour se sentir prêt. Contrairement à ce qu'il a pensé, je n'ai pas fait preuve d'une extraordinaire patience. Pour qu'une œuvre soit juste et forte, il faut lui laisser du temps.
A titre personnel, collectionnez-vous les manuscrits et les livres rares ?
Je ne me sens pas une âme de collectionneuse. Cela sous-entend une démarche organisée que j'ai certainement dans la réalisation de mes livres mais que je n'ai pas pour moi. J'aime par contre m'entourer de souvenirs : une toile de Garouste sur Don Quichotte ou de Pat Andrea sur Alice. Chez moi, les œuvres littéraires ou artistiques sont autant de rappels de l'univers dans lequel j'ai baigné ou de ce qui m'a animée à un moment donné. Un jour, j'achète un livre de Gabriele D'Annunzio parce qu'il avait pour sujet Francesca et Paolo, les deux héros malheureux de la Divine comédie. À peine rentrée, je découvre une dédicace de la main de l'auteur en forme de déclaration d'amour à une femme. Même si ce genre de découverte me procure beaucoup de plaisir, il n'y a jamais recherche systématique.
Quels sont parmi vos ouvrages, ceux qui vous ont le plus marquée ? Est-ce le Ramayana de Valmiki ?
Le "Ramayana", certainement," l'Iliade et l'Odyssée", aussi, mais en, tout premier lieu "la Divine comédie". Je citerai aussi "Le dit du Genji" parce qu'à force de travailler sur ce livre, j'ai découvert et aimé le Japon qui jusque-là, ne m'attirait pas particulièrement. En fait, ceux qui m'ont vraiment marquée, sont ceux dont le sens allait le plus loin.
Propos recueillis par Kathleen Hyden-David pour le magazine Plume










