
Mythes et Mystères
Le Livre des damnés, aux sources du paranormal
Jean Ansar
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modifié le 02/09/2012 à 22:07h
Charles Fort, le collectionneur maniaque de l’inexplicable, est considéré par ses disciples comme le Darwin du paranormal. La société d’études fortéennes continue d’ailleurs son travail et publie tous les deux mois aux États-Unis une revue. Le travail de Charles Fort, salué comme le prophète de l’inexpliqué, est presque inconnu en France où le rationalisme et le cartésianisme sont peu perméables aux théories de prise en compte de l’inexplicable.
Charles Hoy Fort, né à Albany, aux États-Unis, le 9 août 1874, et mort à New York le 3 mai 1932, est un écrivain américain au style qui serait aujourd'hui qualifié de réalisme fantastique, dont il fut le précurseur, sinon le modèle. Son œuvre est à l'origine du mouvement fortéen qui, s'il est méconnu dans le monde francophone, est relativement important dans le monde anglo-saxon.

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Charles Fort part de chez lui à l'âge de dix-huit ans pour échapper à son père tyrannique et devient reporter dans la ville de New York. Il part ensuite pour l'Europe, va jusqu'en Afrique du Sud puis revient à New York à 22 ans, où il épouse une servante de son père. Le couple s'installe dans le Bronx et vit dans la pauvreté, tandis que Charles Fort exerce de petits boulots et tente de publier quelques nouvelles. Pendant les trente années qui suivent, il passe son temps libre dans les bibliothèques de New York et de Londres, rédigeant des milliers de notes sur les phénomènes étranges mentionnés dans les journaux et les publications scientifiques. À plusieurs reprises, découragé, il détruit ses propres notes, mais recommence bientôt son travail. En 1916, l'oncle de Charles Fort décède et lui lègue une somme modeste, ce qui lui permet de se concentrer davantage sur son écriture et de publier, trois ans plus tard, "The Book of the Damned" (Le Livre des Damnés), basé sur ses nombreuses notes.
Le fortéanisme
Fort explique tout de suite au début de son ouvrage ce qu’il entend par damnés : « Une procession de damnés. Par les damnés j'entends bien les exclus. Nous tiendrons une procession de toutes les données que la Science a jugé bon d'exclure ». "Le Livre des Damnés" est publié en 1919. Il n’a été publié en France de manière confidentielle qu’en 1983. Outre l’intérêt intellectuel, reconnu par tous, du travail de collecte de Charles Fort, ses ouvrages sont aussi appréciables pour leur style bien particulier, mélange unique de recensions précises d’événements bizarres, de tirades bien placées contre l’esprit borné des scientifiques de l’époque, et d’envolées poétiques ou humoristiques dignes d’un grand écrivain.

D’ailleurs, les livres de Charles Fort ont d’abord inspiré des écrivains et des artistes, auteurs fantastiques ou peintres surréalistes. Ce livre recense des milliers de phénomènes totalement inexpliqués et souvent occultés, n’entrant pas dans les codes de la science officielle. Quarante mille faits ont abouti à une enquête troublante, derrière le miroir des apparences. Un critique parlant du "Livre des Damnés" a écrit : « Jamais plus vous ne regarderez le ciel et la terre de la même manière». Le fortéanisme était né.
Il en résulta trois autres livres : "New Lands" (1923)," Lo!" (1931) et "Wild Talents" (1932). Leur parution suscita un certain enthousiasme chez des écrivains et intellectuels, ce qui aboutit à la création de la "Fortean Society" par Tiffany Thaler en 1931, dont Fort refusa la présidence car il ne voulait pas être à la tête d'un mouvement d'idées. La société publia "Doubt", première revue fortéenne au monde. À partir de là, l'étude des faits étranges se développa dans le monde anglo-saxon, trouvant un nouvel essor avec l'apparition des premières soucoupes volantes en 1947 et le développement de la parapsychologie.
Mais que recouvre ce terme de fortéanisme ?
Il englobe un grand nombre de domaines différents qui vont de l'ufologie à la cryptozoologie, en passant par la parapsychologie, l'occultisme, les conspirations, le folklore, la mythologie, les sciences et cosmologies alternatives, les théories archéologiques sur les civilisations disparues ou inconnues etc. La liste est sans fin car les centres d'intérêt des fortéens sont aussi variés que divers. Leurs caractéristiques principales sont de ne pas être enfermées dans un domaine particulier et d'être ouvertes à toutes les idées, y compris les plus excentriques. Son œuvre s'est donc attachée à recenser et documenter des phénomènes non expliqués ou extraordinaires : pluies de grenouilles, apparitions de crocodiles sur les côtes anglaises, chute lente de météorites ultralégères, vestiges archéologiques, observations d'engins volants non-identifiés, pluies de sang, outils de pierre lilliputiens et empreintes de géants, marques de ventouse sur les montagnes de tous les continents, processions de corps célestes et éclipses mystérieuses, etc. Il propose des hypothèses quelquefois singulières.

Il pleut des grenouilles !
Dans l'introduction du "Livre des damnés", Charles Fort se décrit comme un intermédiariste : « Nous vivons une quasi-existence » écrit-il, dans « un état intermédiaire entre le réel et l'irréel ». Cela fait certes de lui un illuminé. Mais cependant tout le monde est d’accord pour saluer une démarche incontestable parce qu’il n’invente rien ; il répertorie avec la minutie d’un maniaque. Charles Fort est le premier chercheur sérieux sur les phénomènes paranormaux, les ovnis et toutes sortes de sujets inexpliqués. Mais il se singularise de ses descendants, par son ton mordant, humoristique, provocant et paradoxalement sceptique. Pour lui, on ne peut rien prouver, on observe seulement, on constate.
Les disciplines fortéennes
En réalité, toute une presse qui ne se revendique pas forcément de Fort puise dans le filon de l’inexplicable avec même en France des dizaines de titres parfois luxueux qui tentent de trouver l’inexplicable et traquent l’insolite avec un goût pour le sensationnalisme qui discrédite souvent les auteurs des articles et les thèses qu’ils prétendent défendre. Mais les faits sont là et Fort a fixé les directions comme personne avant lui. Les phénomènes fortéens regroupent tous les phénomènes inexpliqués qui vont à l’encontre de la science, de la logique et du bon sens. Tous ces mystères au sens large du terme se découpent suivant 7 catégories (même si certains phénomènes se situent dans plusieurs catégories) :
-Parapsychologie : télékinésie, télépathie, clairvoyance, tous les pouvoirs de l’esprit qui sortent du cadre conventionnel scientifique.
-Paranormal : les fantômes, les expériences de mort imminente, la réincarnation, le spiritisme.
-Cryptozoologie : le Yéti, le Sasquatch, Bigfoot, Nessie le monstre du Loch Ness, le Mothman, toutes les théories discutant d’animaux inconnus ou mythologiques.
-Cryptoarchéologie : l’Atlantide, Mu, les Hyperboréens, la Terre Creuse, les OOPArts (out of place artifacts = objets qui semblent anachroniques malgré leur datation), tout ce qui à un rapport avec de prétendues civilisations anciennes.
-Les extraterrestres : ovnis, cercles dans les champs, mutilations de bétail.
-Les pseudosciences : astrologie, radiesthésie.
-Les inclassables : la combustion humaine spontanée, les pluies de sang, les miracles et apparitions.
On peut sourire mais il y a tout de même des choses troublantes et qui le restent.
L’influence de Charles Fort
Prenons un élément d’actualité récent comme illustration des vérités encore inconnues pressenties par Fort dans ses compilations. Le Dr Charles Paxton, de l'Université de St Andrews, affirme qu'il est erroné de considérer qu'il n'y aurait plus de grands animaux marins à découvrir : « Si on prend en compte le seul critère de taille, alors, ce n'est pas le cas. En 1995, une raie benthique (qui vit sur le fond de l’océan) mesurant 3,42 mètres a été trouvée ».

Puisque de grands animaux marins continuent à être découverts – plusieurs nouvelles espèces de cétacés et de requins ont été décrites durant les dernières décennies – à notre époque, l'idée que de telles espèces pourraient attendre d’être découvertes est, à tout le moins, plausible. Lors des débats sur le thème « La cryptozoologie, science ou pseudoscience ? » du 12 juillet 2011, initiés par la Société zoologique de Londres, des scientifiques britanniques ont admis (notamment le Dr Darren Nais, paléontologue à l'Université de Portsmouth), que certains récits concernant des méga créatures marines (calmars géants, serpents de mers, kraken etc..) pouvaient correspondre à l’existence réelle d’espèces marines de grande taille qui resteraient à découvrir.
Signalons que durant les deux dernières décennies, ce sont huit grandes espèces marines qui ont été découvertes. Et pour l’année passée, d’après Le Monde, pas moins de 18 000 nouvelles espèces ont été découvertes en 2011. Elles s’ajoutent aux 1,9 millions déjà répertoriées. La démarche fortéenne reste donc d’actualité. Et la France pourtant si rétive au fantastique a donné à Fort ses plus importants disciples. Sans Fort en effet pas de "Matin des magiciens", ce livre culte à relire ou à découvrir qui a failli changer notre compréhension du monde. Cet ouvrage de plus de 500 pages dans son édition originale se présente comme un récit, « parfois légende et parfois exact », consacré à « des domaines de la connaissance à peine explorés » et « aux frontières de la science et de la tradition ».

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Son contenu aborde des thèmes aussi divers que l'alchimie, les sociétés secrètes, les civilisations disparues, les récurrences insolites, les religions et les sciences occultes ou l'ésotérisme. Il repose sur des témoignages anciens (comme les manuscrits de la mer Morte), des recherches et des livres d'auteurs reconnus ou méconnus, des articles de revues spécialisées et des ouvrages de science-fiction ou de littérature fantastique. Ce projet doit son origine à la rencontre entre le journaliste et écrivain Louis Pauwels, qui avait publié précédemment un ouvrage consacré à Gurdjieff, et l'ingénieur chimiste Jacques Bergier, passionné par toutes sortes de mystères et préfacier de la traduction française de l'ouvrage de Charles Fort. Le flambeau a été repris par des Français… mais trop éloigné du manichéisme officiel, du poids de plus en plus contraignant du politiquement et de l’historiquement correct sans parler des dogmes scientifiques et archéologiques, ce livre passionnant qui a donné naissance a des revues d’exception, comme Planète, aujourd’hui disparue fait bien partie des damnés…. selon la définition qu’en a donnée Charles Fort.


Des auteurs comme Vincent Gaddis et John Keel, dans le monde anglo-saxon, furent parmi les pionniers de cette nouvelle discipline, dont les organes principaux furent Fate Magazine et les nombreuses publications de Ray Palmer. Aujourd'hui, la grande revue du fortéanisme est le Fortean Times de Londres, né de la passion de Bob Rickard, qui a donné naissance il y a quelques années aux remarquables Fortean Studies à parution annuelle.
Le grand cortège des événements exclus par le savoir officiel continue donc et Charles Fort a ouvert une porte sur l’insondable qu’on ne peut ignorer.
Charles Fort a eu de nombreux héritiers, versant pour beaucoup dans le paranormal. Mais certains ont eu le mérite de pointer les méconnaissances de la science ainsi que des faits ignorés volontairement par la science officielle. En France, dans les années 1960, Robert Charroux a été longtemps une voix critique concernant l’histoire et l’archéologie officielle, à l’image de Charles Berlitz qui a beaucoup écrit sur l’Atlantide ou le Triangle des Bermudes. Plus proche de nous, Michael Cremo et Richard Thompson ont publié Forbidden Archaeology (L’archéologie interdite) en 1993, une somme de 900 pages de faits écartés par l’archéologie officielle. Le livre, qui a connu deux suites (Forbidden Archaeology Impact et L’histoire secrète de l’espèce humaine) a été un énorme succès. On pourrait encore citer le paléontologue Stephen Jay Gould qui s’interroge sur les théories darwinistes. L’influence de Fort est telle dans le monde anglo-saxon qu’en 2002, l’éditeur Dark Horse lui consacra une bande dessinée…et qu’un film romancé sur sa vie est en cours !
Patrice Zehr in Plume










