
La guerre de l’Internet
vers une nouvelle utopie politique
Michel Lhomme
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Le fondateur de Megaupload s’adresse à Barack Obama en chanson. Plus de sept mois après son arrestation en Nouvelle-Zélande, et la fermeture de son célèbre site de téléchargement, le fondateur de Megaupload, Kim Dotcom, a souhaité interpeller, pour les élections présidentielles, le président des Etats-Unis, Barack Obama. Alors que son audience pour extradition initialement prévue le 6 août a été repoussée au 23 mars 2013, l’homme d’affaires allemand s’est exprimé en chanson dans une vidéo où il affirme que « la guerre de l’Internet a commencé ».

Kim Dotcom
Par le biais d’une image montrant une marionnette en bois derrière le pupitre présidentiel de la Maison Blanche, Kim Dotcom souligne à quel point « Hollywood contrôle désormais la politique ». « Qu’est-il arrivé au changement, Monsieur le Président ? Et à la liberté d’expression ? » s’exclame le fondateur de Megaupload dans un refrain inspiré du discours de Martin Luther King. « I have a dream ». « Faites barrage, ne votez pas pour ceux qui vous ramènent dans le passé », poursuit-il. « Nous devons vaincre ceux qui considèrent l’innovation en crime », ajoute-t-il.
Alors que la justice américaine réclame à la Nouvelle Zélande son extradition pour qu’il soit jugé aux Etats-Unis, Kim Dotcom, de son vrai nom, Kim Schmitz, a proposé de se rendre lui-même aux Etats-Unis, sous réserve que ses comptes bancaires soient débloqués afin qu’il puisse payer ses arriérés. Rappelons qu’accusé de violation des lois sur le copyright, l’entrepreneur allemand, âgé de 38 ans, a été arrêté en Nouvelle-Zélande, le 19 janvier dernier, avec plusieurs autres dirigeants de sa société.
Comme les maoïstes, Joffrin et le Nouvel Observateur en appellent à la censure sur le net…
Dans les pays scandinaves et en Allemagne, le parti Pirate fait de plus en plus d’émules. Pourtant, il tarde comme pour le mouvement des Indignés à s’affirmer en France alors que le combat hacker devrait être sans doute un de nos deniers combats, le plus vital pour notre liberté de pensée. Dans le Nouvel Observateur du 26 juillet, à la fin d’un éditorial « Obama au Far West », consacré à la réglementation souhaitée des armes aux Etats-Unis, subrepticement mais sournoisement, Laurent Joffrin en appelle à la réglementation d’Internet, à l’inquisition sur la Toile.


Cet été, Pékin a censuré les informations portant sur le déluge meurtrier et les monstrueuses averses qui se sont abattues pendant plus de seize heures sur la capitale et qui avaient fait, au moins, une centaine de morts et de nombreux disparus, noyés, coincés dans leurs voitures, emportés par le flot débordant des évacuations, tués par l’effondrement de leurs maisons ou électrocutés par des lignes électriques tombées dans l’eau. Ce déluge avait suscité des torrents de commentaires sur le Web chinois tandis que 60 000 personnes avaient dû être évacuées. Le patron de la propagande de la capitale avait alors donné ordre aux médias de ne plus communiquer que de bonnes nouvelles, de ne rapporter que des « actes méritant des éloges et des larmes », comme des gestes héroïques des services de secours ou de certains habitants.
Restreindre la liberté sur la toile, le style Joffrin, la vieille censure maoïste, le contrôle trotskiste du peuple ! On ne se refait pas, comme d’ailleurs, en Russie. Cet été, là-bas, une loi controversée portant sur la constitution de listes noires de site Internet est entrée en vigueur avec comme justificatif, cet objectif toujours biaisé, comme en Occident, de protéger les mineurs contre les dérives du Web, comme s’il n’y avait que des pédophiles connectés, des adolescents ingénus, des vieux pervers derrière leurs consoles ! Une fois de plus, comme au temps de Socrate et avec le même argument, le pervertissement de la jeunesse, on ne cherche qu’à censurer la Toile.
En Italie, l’excuse du révisionnisme, en Tunisie, l’argument du salafisme
Pour l’instant, la France reste épargnée par une campagne de presse concertée contre la liberté d’Internet, même si l’on sent bien, ici ou là, que n’importe quel prétexte sera bientôt utilisé pour les nouveaux inquisiteurs pour la déclencher. Mais, en Italie, ces derniers mois, le prétexte a été vite trouvé et c’est bien évidemment, celui du « racisme » de « l’antisémitisme », du « néofascisme » moderne.
Cela a conduit, cet été, les Torquemada de la presse italienne à écrire une avalanche d’articles pour appeler à la censure du net et même à la proposition d’une loi antirévisionniste dans le style de la loi Gayssot que, comble de la barbarie, Rome ne possèderait pas encore ! Dans cette campagne virulente, on relèvera, en particulier, l’extrémisme inquisiteur d’Andrea Riccardi, professeur d’histoire contemporaine et fondateur de la Communauté de Sant’Egidio qui prône le dialogue interreligieux.


Andrea Ricardi et la Communauté de Sant’Egidio
Depuis le 16 novembre 2012, Andrea Ricardi est entré au gouvernement Monti où il a la charge de ministre (sans portefeuille) « pour la Coopération internationale et l’intégration ». Le 11 juillet, il a été décoré, sur proposition de François Hollande, au grade de commandeur de la Légion d’Honneur par Bruno Joubert, ambassadeur de France près le Saint-Siège. Pour quels mérites ? Vouloir mettre à jour, en Italie, la législation en vigueur sur Internet, la renforcer au niveau européen, déclarer comme « délit » les propos xénophobes, fermer les sites suspects et pire, car il l’a textuellement déclaré, « poursuivre aussi le visiteur non occasionnel ». Bref, la création d’une véritable police, d’une brigade de la Toile qui ne nous laisse d’ailleurs pas de nous interroger : à partir de quel nombre de visites, par exemple, un internaute n’est-il plus occasionnel ?
Le 23 août, à Tunis, c’est l’information erronée de l’agression violente par des salafistes de deux touristes étrangers à l’aéroport qui, ayant été reprise en direct, sur un plateau de télévision par la responsable des Droits de l’Homme tunisien, déclencha le lendemain une violente polémique locale et surtout, prise au piège de sa naïveté amena l’Association des Droits de l’Homme a réclamer elle-même une régulation, un contrôle et une mise au pas de la presse ! Bref, le monde à l’envers, personne ne s’étant interrogé d’ailleurs sur l’origine plus que suspecte d’un tel canular ! Il est vrai que depuis deux ans, jamais la presse tunisienne n’a été aussi libre et que partout, les journaux foisonnent. Les Frères Musulmans qui, dans cette curieuse rumeur, de l’aéroport étaient effectivement accusés à tort, ont dénoncé une campagne de presse entièrement à charge. Bien obligée de reconnaître son erreur, la secrétaire des Droits de l’Homme tunisien, gênée acquiesça finalement et osa dire « oui, il faut des règles ! Il faut interdire ! »… Le ton est donné. Il ne reste sans doute à la presse tunisienne qu’à savourer quelques mois de liberté…
L’utopie du logiciel libre
Il faut poser la question : le parti pirate, Megaupload, les divers mouvements pour le logiciel et la culture "libres" ne renouvellent-ils pas, la notion d’utopie politique ? Les années 1990 ont été celles du discrédit porté sur l’Utopie politique, ramenée aussi bien à une impossibilité de fait qu’à une dangerosité de droit. Le pathétique écroulement du bloc communiste et le triomphe du capitalisme néolibéral ont déconsidéré tout au-delà de la société existante.


Nos intellectuels restent la plupart du temps silencieux, produisent en cercles fermés des réflexions de plus en plus absconses, étant admis que nous serions « condamnés à vivre dans le monde où nous vivons » (François Furet), voire que nous touchons à la « fin de l’histoire » (Francis Fukuyama). L’utopie politique se réduit dès lors à la quête dérisoire de rêveurs inconséquents ou de conservateurs patibulaires. Or, le contexte historique et intellectuel mais surtout technologique est aujourd’hui totalement différent. A la faveur du piratage par exemple, ne redevient-il pas possible de penser d’autres devenirs et une cyber révolution, une cyber implosion du système ? Mais surtout, le terme « utopie » créé par Thomas More à partir du grec ou (privatif) et topos (« lieu ») signifie, au sens littéral, « ce qui n’est d’aucun lieu », le « pays de nulle part ».


Or, n’est-ce pas justement le « territoire » de la Toile, par excellence ? On peut et l’on doit dès lors revenir à l’utopie, et essayer de dépasser les reproches d’irréalisme ou de proto-totalitarisme qui lui ont été abusivement associés par les penseurs critiques de 68. La philosophie de l’espérance d’Ernst Bloch et notamment son approche de l’« utopie concrète » pourrait nous fournir quelques arguments en ce sens, en donnant à l’utopie un ancrage ontologique mais la réhabilitation par l’Internet d’une liberté de pensée et d’expression illimitée devrait nous amener à reposer un renouveau de l’imaginaire politique contemporain, via l’émergence de mouvements de rupture, de groupes autonomes de discussion, de réseaux illégaux d’appropriations de terrains contre les significations centrales que voudraient nous imposer la « rationalité néolibérale » d’une législation du net.


Le survivalisme à la Piero San Giorgio
L’un de ces mouvements de rupture serait celui pour le logiciel et la culture « libres ». Détaché du milieu socioculturel bien particulier qui l’a vu naître – le milieu hacker – et de l’objet qui lui avait donné son impulsion initiale – le logiciel –, il a gagné d’autres domaines, l’écologie et le cosmopolitisme politique. En trente ans, le mouvement pour le logiciel libre a produit des réalisations d’envergure (GNU/Linux, Wikipédia), des outils juridiques innovants (licences GPL et Creative Commons), et un discours militant sur la nécessité de promouvoir les biens communs (commons) numériques.

"Survivre" de Piero San Giorgio
Il a ainsi porté la vision d’une société autre, fondée sur la collaboration, la circulation des savoirs, de nouvelles formes de régulations économiques, juridiques et politiques que les penseurs critiques de 68 ou les journalistes à la Joffrin ont toujours essayé de cadrer, de réglementer, de légiférer. L’utopie du logiciel et de l’internet libre, malgré ses faiblesses et ses points aveugles, donne ainsi à penser que, tout compte fait, nous ne sommes peut-être pas condamnés à vivre dans le monde post-soixante huitard et totalitaire dans lequel nous vivons et surtout pas forcément contraints au survivalisme à la Piero San Giorgio.









